En premier lieu, on ne saurait être surpris par la violence politique de ce "coup bas" qui apparaît comme un complot, bien préparé, et usant pour l'instant des voies légales pour affaiblir (abattre) l'adversaire.

La Turquie est en effet un pays divisé. Pas simplement par la question kurde : puisque justement, il y a plusieurs indices qui suggèrent non un règlement politique, mais un modus vivendi entre Ankara et la minorité orientale de l'Anatolie : cet accord se faisant sur l'exportation en grande quantité du pétrole kurde d'Irak, qui profite à tout le monde (et accessoirement, probablement, à l'Iran).

Mais l'AKP, le parti islamiste de M. Erdogan (le premier ministre) a assis son pouvoir par une lutte impitoyable contre les kémalistes. Les procès Ergenekon n'ont pas été d'une transparence la plus absolue, et d'une certaine façon, ses adversaires font à M. Erdogan ce que lui-même n'a pas hésité à pratiquer. Mais quels sont donc ces nouveaux adversaires, puisque les kémalistes ont été mis de côté ?

Certes, il y a une part du peuple turc, qui s'était élevé largement au printemps au moment des émeutes de la place Taksim. Mais cela ne suffit pas. A ce moment en effet, le vice premier ministre avait manifesté une certaine mansuétude envers les manifestants. Il s'était fait remettre en place par le PM. Or, il ne s'agit pas simplement de la divergence entre deux hommes politiques, mais entre deux courants. D'un côté, celui de M. Erdogan qui se veut le champion d'un islamisme populaire. De l'autre, celui des fidèles de M. Gülen, qui ont longtemps soutenu l'AKP mais qui souhaitent conserver leur particularisme. Or, celui-ci était menacé avec certaines décisions de M. Erodgan, visant notamment à interdire le réseau d'écoles des Guhlenistes.

Il faut donc lire ce qui se passe à la lecture de cet affrontement politique entre deux lignes islamistes. Il va de soi que tous les opposants à M. Erodgan, y compris Kurdes et laïcs, soutiennent les gülenistes dans l'affaire.

Tout le monde a en effet en vue les élections municipales de mars, et au-delà l’éventuelle décision de M. Erodgan de modifier la constitution pour demander un nouveau mandat présidentiel, qui lui est aujourd’hui interdit. C'est cette dérive autocratique que contestent les Gülenistes et au-delà une grande partie du pays. Toutefois, M. Erdogan demeure populaire et a été réélu sans difficulté au cours des scrutins précédents.

Cette épreuve de force continue de fragiliser le pays. Cela devrait avoir des répercussions à l'extérieur : tout d'abord en gelant la politique étrangère turque : elle est déjà assez éteinte au vu de l'évolution en Syrie, mais aussi du peu de succès turc auprès des révoltes islamistes qui se sont déroulées dans le monde arabe. Surtout, c'est la question du modèle turc d'un islamisme démocratique qui est posé de façon sous-jacente.

Le Chardon