Le pays est compliqué et finalement assez divisé. Pourtant, il s'est construit autour d'un triple moment : une lointaine dépendance ottomane constituée au XVI° siècle par les frères Barberousse, qui réussissent à fonder un régime vivant surtout de la guerre de course (nom délicat pour la piraterie). Puis le double moment de la colonisation et de la décolonisation française, qui vont produire l’Algérie moderne : celle-ci est directement issue de la "guerre d'indépendance", qui explique l'attachement régulier des autorités algériennes à évoquer le sujet, puisqu'il est central dans la construction identitaire nationale.

Un troisième moment intervient à parti de 1990. A la suite de la victoire des islamistes aux élections, le régime déclare l'état d'urgence. Il s'ensuit une longue guerre civile qui paradoxalement réussit à relégitimer le FLN. Aujourd’hui pourtant, le parti n'est qu'un prétexte à la main-mise d'un système compliqué où les militaires jouent probablement un rôle important. Mais ceci explique que Bouteflika demeure au pouvoir, plus comme le symbole de l'indépendance que pour son vrai rôle politique. Toutefois, on ne saurait comprendre l'Algérie selon la simple grille de lecture de l’indépendance et des relations avec la France (même si cela demeure quelque chose de très important) : l'expérience de la lutte contre l'islamisme demeure fondatrice, et explique bien des attitudes récentes à la suite des révoltes arabes.

Géopolitiquement, l'Algérie est un pays divisé : entre le nord (très peuplé) et le sud (vide mais riche du gaz et du pétrole) ; entre arabes et berbères ; entre jeunes et anciens. Autant de clivages difficiles à conjuguer et expliquant la difficulté à établir un vrai dialogue politique. Toutefois, il y a un État algérien. Même si personne ne comprend comment s'élaborent les compromis politiques, ceux-ci s’établissent et réussissent à donner une action publique. Or, la chose est primordiale car cette unité du dessus permet de réunir les divisions du dessous. Elle constitue surtout un atout indispensable dans l'environnement immédiat du pays.

En effet, à la suite des révoltes de 2011, le pays fait face à un bouleversement des voisins : la Tunisie demeure fébrile et agitée ; la Libye n'est plus contrôlée par personne. Le Mali a fait place à des mouvements islamistes que l'on sait. Finalement, le seul Etat stable de la région est le Maroc (mais également la Mauritanie).

Ceci devrait pousser Alger à continuer ses évolutions : la lutte contre l'islamisme l'a amené à coopérer avec la France au Mali (en laissant survoler des avions de chasse français au-dessus de son territoire), d'autant que simultanément une attaque terroriste était menée sur son propre territoire. De même, la coopération anti-terroriste se développe avec la Tunisie. Il ne reste plus qu'à renouer avec le Maroc, avec qui Alger partage le même intérêt supérieur, celui de stabiliser le Maghreb pour diffuser un bon exemple dans le voisinage. Cela permettrait un développement économique favorable aux trois États, d'autant que la question sarahouie pourrait être résolue sans trop de difficultés, si Alger le voulait bien.

Ainsi parle la voix de la raison : tel est probablement l'enjeu sous-jacent à l'élection présidentielle, qui dépasse le cas de Bouteflika : jusqu'où (ou plutôt : à quel rythme) pousser l'aggiornamento ? Débat essentiel, qui ne se déroule que dans les coulisses du pouvoir. Mais n'en doutez pas, il a déjà lieu.

Le Chardon.