Qu'observe-t-on en Ukraine en effet ? Une situation économique catastrophique, qui rappelle la situation de tous les États qui se sont écroulés ces dernières années. Un gouvernement régulièrement élu à la suite d'élections jugées assez transparentes. Un très haut niveau de corruption généralisée à tous les partis politiques. Des partis politiques désunis et sans ligne claire, notamment de la part de l'opposition sans leader, quand la majorité est sous la coupe des hommes d'affaire.

Cette absence d'unité générale entraîne une profonde insatisfaction de la population qui ne fait plus confiance au système politique, jugé inefficace tant pour le développement général que pour ses aspirations. Cela provoque la mobilisation de groupes radicaux et, pour certains, extrémistes. Ils décident donc un rapport de force physique assorti d’une profonde guerre de l'information, notamment à destination des médias occidentaux.

Voici donc des gens en colère dont les revendications excluent toute idée de négociation. Ainsi, sous le seul pouvoir de la rue, il s'agirait que le gouvernement démissionne ainsi que le président et qu'on aille immédiatement à des élections. Un programme ? aucun sinon le seul "front du refus". Un nihilisme radical et énervé qui se nourrit de son propre ressentiment pour ignorer superbement toute proposition de "transaction". Transiger : tel est en effet le lot de toute démocratie. Tel n'est pas le but de cette "faction de la rue".

Ce prurit s'exaspère et se propage dans une situation où personne n'est fort. Paradoxalement, ce qui frappe l'observateur est la faiblesse de chaque camp. Car si on dénonce les brutalités du pouvoir, force est de constater qu'il a finalement peu de forces fiables à mettre en action et qu'il ne peut donc pas contrôler le pays. L'armée refuse d'entrer dans le jeu et la police n'est pas assez nombreuse. Aussi voit-on des nervis hâtivement recrutés faire le coup de main sans réussir à dominer les révoltés. S'il y a donc beaucoup de violence elle ne suffit pas à forcer le retour au calme.

Dès lors les forces de fragmentation se répandent. Certains évoquent la partition de l’Ukraine selon une ligne Est-Ouest. Constatons d'abord que les blocs sont au nord-ouest et au sud-est : la côte de la mer Noire est plutôt russophone. Quand à la partie occidentale, si la Galicie semble très "remontée", la Ruthénie semble moins marquée.

De plus, le discours des opposants paraît non pas pro-européen mais pro-ukrainien. Au fond, il s'agit de refuser toute domination. L'UE est instrumentalisée au profit du seul projet qui pourrait rassembler, le projet nationaliste. Or ce projet n'est pas partagé par toute l'opposition. La minorité active déborde donc d'agit-prop. On ne peut s'empêcher de comparer la situation à la Russie de 1917. A l'époque toutefois y avait-il une idéologie et un projet alternatif. Dans le cas présent, les Occidentaux soutiendraient un mouvement qu'ils croient démocratique quand son projet serait nationaliste (voir par exemple cet article du Guardian).

Tous ces éléments semblent annonciateurs de ce qui pourrait se passer en Europe :

  • une crise économique et financière insoluble : les bons esprits bien-pensants oublient juste que l'Ukraine est en quasi faillite et que seule la Russie a accepté de prêter des milliards. L'Europe ne prêtait que quelques millions, avec autant de sujétions associées que celles des Russes. L'UE qui a déjà du mal à renflouer la Grèce n'est certainement pas prête à payer pour l'Ukraine.
  • une classe politique dévaluée, sans projet affirmé et décidée seulement à venir au pouvoir.
  • une population lasse de tout et fragmentée, désireuse surtout de manifester sa colère au risque de la fragmentation générale et d'extrémismes sans structure
  • des tendances séparatistes plus ou moins affirmées (qu'on pense à Catalogne, Flandre, Écosse, Padanie, ..)
  • un pouvoir d’État qui a perdu l'efficacité du maintien de l'ordre et qui ne contrôle plus la population.

En fait, seul ce dernier point sépare encore l'Ukraine de l'Europe. En cela, peut-être est-elle en avance.

Comprenons-nous bien : je ne suis pas persuadé du scénario que j'avance. Il aurait un caractère inéluctable qui n'est pas encore avéré, puisque je constate que les Européens ont finalement surmonté la crise économique et politique qui les frappe depuis six ans. Toutefois, je ne peux que constater les similitudes et surtout la fragilité généralisée. Autrement dit, plutôt que de regarder les Ukrainiens avec la hauteur du bourgeois cossu qui observe supérieurement son voisin insolvable sombrer dans la violence, j'émets l'hypothèse que cette débandade pourrait tout aussi bien nous frapper. Et qu'au lieu de mettre de l'huile sur le feu pour se venger du camouflet de Yanoukovitch, l'Europe aurait intérêt à s'entremettre pour trouver une voie de sortie.

Le chardon.