L'observateur ne peut qu'être gêné, bien sûr, par les images de la répression qui, comme toutes répression, sont toujours difficiles à voir. L'Occidental a tellement l'habitude qu'on lui présente la révolution comme le peuple se mettant debout pour défendre sa liberté que tout maintien de l'ordre public, surtout dans les situations extrêmes comme celles de Kiev, font immédiatement penser à ces situations.

Dans le même temps, le même observateur s'interroge en permanence sur les motifs de ceux qui se lèvent. Quel est le programme ? Il s'aperçoit alors que les choses sont très confuses et qu'en face on a adopté une position du tout ou rien. Quelque chose comme "dehors ou dehors". Cette absence d'ouverture à toute négociation force l'adversaire (ici, le pouvoir) à passer au stade de la répression, puisque la rue ne veut pas autre chose que le rapport de force.

Ainsi, en début de semaine on apprenait que les négociations avaient permis de libérer l'occupation de la mairie de Kiev en l'échange de la libération d'une centaine de manifestants arrêtés. Et patatras, voici que cela part en quenouille. Autrement dit aucune partie n'a vraiment la possibilité de négocier. Mais aucune n'a vraiment les moyens du rapport de force. Et surtout du rapport de forces maîtrisé.

En effet, malgré les apparences et les portraits dictatoriaux faits de Yanoukovitch, celui-ci n'a finalement pas beaucoup de pouvoirs : l'armée refuse d'entrer dans le conflit, les forces de police sont en nombre limité, le parti des régions n'est pas des plus homogènes et certains oligarques hésitent et sont tout sauf des jusqu'aux-boutistes. En fait, il y a peu d'idéologie mais la volonté de conserver des leviers pour poursuivre les affaires....

De l'autre côté, l'opposition est au pluriel : il y a trois partis qui ne réussissent pas à se mettre d'accord entre eux, qui n'ont pas d'autorité suffisante sur leurs suiveurs pour les entraîner vers un compromis politique, et qui de plus sont en permanence dépassés par les radicaux, mélanges d'hooligans et d'extrêmes-droites. Aussi l'étiquette "pro-européen" a-t-elle du mal à être accrochée à cette opposition, ce qui explique de nombreuses hésitations de la part des Européens.

Voici au fond un affrontement des faiblesses. Ceci explique la violence qui se met en œuvre. Elle est le résultat d'affrontements non-maîtrisés et donc d'une escalade de la violence. La politique du pire arrive souvent à atteindre ce qu'elle ne considérait que comme un moyen mais qui devient le résultat : la politique du pire aboutit au pire.

Du coup, toutes les déclarations de fermeté, les condamnations morales et autres blocages de comptes bancaires aura peu d'effets : les acteurs n'ont plus les moyens de contrôler les forces qui ont été mises en mouvement. On s'achemine donc vers une aggravation du conflit et donc une séparation de facto du pays.

Dès lors, la prochaine question qui se pose va être la suivante : de quel côté va basculer la ville de Kiev ? et cette partition (sous une forme plus ou moins fédérative, comme proposée par la Russie) entraînera-t-elle des nettoyages ethniques ?

Bref, la faiblesse de l’État et l'absence de culture politique ont suscité une fragmentation délétère du pays. Ce n'est pas une bonne nouvelle, ni pour l'Ukraine, bien sûr, ni pour l'Europe. Car je crains que cela ne donne de mauvaises idées à tous les excités déçus du système... (voir ici)

Le chardon