L'autre semaine, les médias signalaient sans s'émouvoir que la ville de Lviv avait déclaré son indépendance. Alors, il s'agissait des'émanciper de la tutelle de Yanoukovitch. Dix jours plus tard, on entend des cris d'orfraie lorsque des Criméens déclarent vouloir tenir un référendum d'auto-quelque chose. Ce n'est pas que je sois pro-russe, mais je suis un peu fatigué de la presse officielle. Soyons tout à fait exacts : je suis fatigué qu'elle célèbre ici les vertus de l'autosaisine du pouvoir par des populations en lutte et qu'elle balance la grosse artillerie de la propagande pour me faire passer des messages manichéens.

Certes, on entend certains spécialistes comme B. Tertrais expliquer que cette histoire d’affrontement est-ouest ne tient pas la route, malgré les réflexes pavloviens de tout un tas de gens qui se prétendent analystes et qui en sont que des agents. Ainsi, le soi-disant silence de Poutine ne servait qu'à préparer la phase suivante.

Poutine n'a pas changé d'objectif. L'Ukraine est très importante pour lui et lui est prêt à payer. En dollars et en sang. C'est peut-être pas bien, c'est peut-être condamnable, c'est peut-être primitif, mais il raisonne comme ça. Face à ce qu'il a interprété comme un passage en force;il répond lui aussi par un passage en force. Son objectif demeure l'Ukraine, toute l'Ukraine. A défaut, il peut se passer des aires polonohiles du nord ouest. Il fera tout pour garder Kiev, même si la ville est un isolat dans des zones qui lui sont peu favorables. Il voudra à tout le moins conserver les zones russophones, et la Crimée avant toute chose.

La Crimée n'est pas un grand risque pour lui. La population y est russe. Les troupes qu'il y a envoyé ne sont là que pour tenir le gage minimal. Mais il ne s'agit que d'une base de départ, ou plus exactement une base de négociation. Il sécurise ce qu'il considère comme son arrière-cour. Il ne s'agit pas de lancer une offensive militaire vers le reste de l'Ukraine, juste d'exercer la pression de force suffisante pour jouer les autres cartes.

Celles-ci sont nombreuses. Les populations russophones de l'est. La désunion politique du gouvernement intérimaire. La base légale douteuse du nouveau régime. L'arme du gaz. Surtout, la dramatique situation économique et financière. En face, personne n'est prêt à payer les 50 milliards d'euros : le FMI est déjà débiteur envers l'Ukraine, les États-Unis n’annoncent qu'un milliard de dollars (soit moins d'un milliard d'euros) et les Européens n'ont pas d'argent et aucune envie d'avoir de nouvelles importations de travailleurs à vil prix. Autrement dit, le soutien occidental ne pourra jouer qu'en sous-mains. Or, les possibilités de rebond du pays semblent faible : il a été effectivement pillé par l'ensemble des élites (tous partis confondus, sans parler des oligarques). On risque d'assister à un blocage économique du pays très violent conduisant au chaos.

Poutine avait gagné une première partie en décembre à Vilnius. Il vient de perdre la revanche à Kiev. Nous voici au prochain tour et nul ne peut dire qui gagnera.

Rien ne va plus et les enjeux ne cessent de monter. Ce casino commence à jouer gros jeu. Ce n'est pas très rassurant.

Le Chardon