Les trois sommets sont les points de liaisons de ces trois côtés géopolitiques : au nord, l’ensemble Ukraine et Moldavie. Malgré la longueur des côtes, la fragilité de ces deux pays en fait plus des connecteurs ou des tampons que de vrais acteurs de la mer Noire (un mot ici du cas de la Crimée : elle appartient à l’ensemble géopolitique russe plutôt qu’à l’ensemble ukrainien). A l’est, la Géorgie constitue l’accès du Caucase à la mer Noire. Elle est fragilisée à cause de la sécession de fait de l’Abkhazie (sans oublier l’autonomie accordée à l’Adjarie qui demeure toutefois sous la souveraineté de Tbilissi). Enfin, à l’ouest, le Bosphore permet d’accéder à la Méditerranée. Il est totalement sous contrôle de la Turquie.

La mer Noire constitue un grand connecteur de trois ensembles : un ensemble européen, un ensemble russe et un ensemble asiatique (avec les deux ponts que constituent la Turquie – l’Asie Mineure – et le Caucase). Il semblerait logique qu’une grande initiative organise les échanges entre ces trois pôles. Or, force est de constater qu’un acteur s’y intéresse peu : il s’agit de l’Union Européenne. Celle-ci en effet ne sait pas trop quelle politique adopter et a eu du mal à définir la notion de partenariat oriental avec les six pays du voisinage est-européen : les trois slaves (Biélorussie, Ukraine et Moldavie) et les trois caucasiens (Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan). Mais aucune initiative n’a été promue en faveur de la mer Noire.

Cette abstention est également due au constat que la mer Noire est régie de fait par un duopole russo-turc, qui se sont associés tacitement à cet effet et refusent l’intrusion d’autres acteurs, notamment occidentaux. Ainsi, la Turquie tient un côté et un sommet et influence un autre sommet (celui du Caucase). La Russie tient un autre côté et influence deux sommets, celui du Caucase et celui d’Ukraine-Moldavie. L’UE tient un côté et influence un sommet (Urkaine Moldavie) et difficilement un second (Caucase)

L’actualité mène à observer les deux sommets les plus fragiles.

Les événements actuels en Ukraine laissent présager une partition du pays. La plupart des journalistes parlent d’une ligne de division est-ouest, reproduisant ainsi un schéma de guerre froide. Or, la scission s’effectue plutôt selon une ligne nord-sud. Si partition il y a, elle laissera l’ensemble des rivages de la mer Noire sous la coupe d’une population russophone qui permettra de connecter l’actuel accès russe à la mer Noire et les rivages de la Moldavie. Le cas de la Crimée serait encore plus sous contrôle russe qu’actuellement et le « soutien » de Moscou aux autonomistes transnistriens de Moldavie serait facilité.

On peut ainsi imaginer qu’une éventuelle république autonome du Donetsk et de Crimée voie le jour et que ses habitants obtiennent des passeports russes, selon un modèle Abkhaze ou Ossète du sud…

Ainsi, Moscou conserverait non seulement un certain glacis à son Occident mais retrouverait de plus une plus grande façade maritime sur la mer Noire. L’affaire ukrainienne n’est pas simplement une affaire terrestre mais aussi une affaire maritime.

Enfin, la question de l’évacuation énergétique paraît moins prégnante. D’une part parce que le projet Nabucco a échoué ; d’autre part parce que les Turcs n’ont eu de cesse de développer des routes alternatives, notamment terrestres (en provenance du Kurdistan voire d’Iran). En fait, on a même l’impression que cette question des ressources énergétiques s’est déplacée : non plus en mer Noire mais en Méditerranée orientale, autour de Chypre où Turcs comme Russes ont des intérêts. Ceci explique peut-être les annonces discrètes de négociation entre les deux parties de Chypre, selon un jeu oriental qui nous échappe. Mais nous nous sommes là bien éloignés de la mer Noire qui est, plus que jamais, une mer intérieure russo-turque.

Le Chardon