I L’Ukraine

Commençons d’abord par elle, car si elle constitue un enjeu, bien peu de commentateurs s’intéressent à ce qu’elle peut faire. Constatons que malgré les plaidoyers enflammés sur l’originalité ukrainienne, celle-ci a toujours appartenu à l’espace russe. J’entendais l’autre jour des Ukrainiens m’expliquer que l’Ukraine avait une histoire qui remontait à 800 quand la Russie moderne n’était apparue qu’au XVII° siècle. Peut-être, et j’entends aussi l’argument selon lequel l’Ukraine donne une profondeur historique à la Russie, pas simplement une profondeur géographique. Il reste que par son nom même qui signifie « frontières, confins » et qui rappelle les Krajinas serbes entre la Croatie et la Bosnie, l’Ukraine est une terre d’entre-deux. Son nom désigne sa vocation : tampon, amortisseur, oreiller.

Surtout, c’est un pays extrêmement fragile. Mis en pièce par une corruption insensée depuis vingt ans, menée par tous les acteurs présents (Mme Timochenko n’ayant de leçons à recevoir de personne tant elle maîtrise parfaitement les rouages de l’enrichissement), l’Ukraine est dans une double faillite, politique et économique.

Politique parce que le gouvernement actuel dispose d’une légitimité hasardeuse et peine à contrôler le pays. Il doit attendre avec impatience les nouvelles élections du 25 mai qui lui donneront un semblant de légalité. Il faudra pour cela qu’il surmonte les divisions béantes de l’ex-opposition actuellement au pouvoir, d’autant que les mesures à prendre vont toutes être plus impopulaires les unes que les autres.

Autrement dit, il ne faut surtout rien faire qui empire d’ici le 25 mai, alors que la situation est dramatique. Pendant ce temps là, les oligarques sont à la manœuvre prou préserver leurs actifs, quand les infiltrés russes soufflent sur les braises. La perte de la Crimée constitue enfin une perte nette (même si paradoxalement, cela fait moins d’« Ukrainiens » soutenant les Russes et facilite donc un succès aux élections).

Économiquement, l'Ukraine, c'est Grèce+Chypre+Irlande+Islande+Portugal voire Espagne en termes de charge de dettes. Vous comprendrez que ni les Européens ni les Américains ne vont se précipiter pour renflouer la barque, malgré l’effet d’annonce du prêt de 11 milliards. Le revenu par tête ukrainien est (était) inférieur à celui de l’Albanie, sachant que c’est la partie orientale (russophone) qui est la plus riche des deux parties.

Ceci explique que l‘Ukraine joue principalement une guerre de l’information, avec des déclarations plus sérieuses et morales les unes que les autres et la signature du volet politique d’un partenariat avec l’UE, puisque le volet économique est inatteignable. Bref, l’Ukraine a très peu de marges de manœuvre.

II La Russie

Mme Merkel a dit de M. Poutine qu’il était en dehors de la réalité. Il est certainement en dehors du consensus occidental (mainstream) ce qui ne signifie pas qu’il soit irrationnel. Pour autant, si le Russe joue aux échecs, prenons garde à ne pas lui créditer trop de cérébralité. Je pense en effet qu’il y a une part passionnelle de la part de M. Poutine : celle d’essuyer des rebuffades vécues par la Russie depuis vingt ans. Peu importe que ces rebuffades soient réelles ou pas : l’important ici c’est qu’elles sont effectivement ressenties par le pouvoir russe. Observons que la popularité actuelle de M. Poutine suggère que ce sentiment est partagé par une grande partie de la population russe.

Pour autant, M. Poutine est un calculateur et a une stratégie. Les déclarations fracassantes d’observateurs sonnent le tocsin et annoncent la préparation de l’invasion. Je n’y crois pas, dans l’immédiat du moins. Je pense en effet que M. Poutine est capable de ne pas jouer le pont trop loin. La Crimée est dans l’immédiat un succès. Il va donc avancer prudemment et tout d’abord digérer le morceau.

III L’Europe

L’Europe a affiché sa faiblesse. Sa stupeur fait presque peine à voir. Comment, le soft power en suffit pas ? Non, il ne suffit pas. Comment, la protection américaine n’est pas aussi évidente qu’espérée ? Non, vous le savez fort bien tellement vous cornez les oreilles de Washington depuis des décennies sans faire beaucoup d’efforts. On ne peut à la fois refuser le hard power, faire des économies dessus, s’appuyer sur une garantie américaine et jouer aux grandes vertus sans s’apercevoir, de temps à autres, que le réel est là.

Ce réel enseigne d’autres choses : d’une part, les profondes divisions entre ce qu’on appela autrefois vieille et nouvelle Europe. A ceci près que les groupes ont changé. La vieille Europe est occidentale et méditerranéenne : France, UK, Italie, Allemagne, Grèce… La nouvelle Europe est orientale et nordique : Pologne, Tchéquie, Roumanie, Suède et Finlande. L’Europe était déjà traversée de multiples fractures : celle-ci paraît pourtant plus fondamentale car plus homogène. Cela a déjà des conséquences stratégiques : Finlande et Suède parlent d’intégrer l’Otan, la Pologne et l’Estonie retirent leurs promesses de troupe en Centrafrique… Le maître mot devient « réassurance ». Comme si la principale conséquence stratégique de l’affaire n’était pas d’appuyer l’Ukraine mais de recoudre une déchirure européenne. Dans l’affaire, l’Alliance atlantique montre à la fois son peu de moyens mais trouve un avantage : lors de son prochain sommet en septembre au pays de Galles, personne ne viendra lui demander à quoi elle sert. On n’entend que des discours affirmant partout qu’elle doit se concentrer sur son cœur de métier, entendre l’article 5. Si ces discours sont traduits par des augmentations budgétaires, pourquoi pas ?

Il reste surtout que les sanctions sont cosmétiques. Annulation du G8, liste de noms interdits de visas, … et puis c’est tout. Car l’Europe s’est aperçue qu’elle tenait la Russie autant que celle-ci la tenait. En ces temps de misère économique, on ne peut pas se passer d’un client qui a des taux de dépense importants. Ce n’est pas seulement le gaz, ce sont aussi tous les investissements financiers (Londres) ou industriels (Berlin, Paris, Rome) qui lient l’Europe à la Russie. Cette réalité là aussi a été une découverte.

IV L’Amérique

Comme il y a six ans en Géorgie, comme l’été dernier en Syrie, l’Amérique a choisi de ne pas bouger. Certes, un certain nombre d’acteurs américains ont pu souffler sur les braises ukrainiennes. Il faut ici comprendre que l’Amérique n’est pas une, que le « pouvoir » n’est pas aussi centralisé qu’on le perçoit, que des lobbies peuvent avoir non seulement des intérêts mais aussi les moyens de mener des actions étrangères en contradiction avec la ligne du gouvernement.

On n’y a pas fait attention, mais la dernière QDR est parue au début du mois. Or, c’est la première à être conduite sur des bases budgétaires. Les Européens ont (malheureusement) l’habitude de ces exercices. Pour les Américains, c’est une découverte. Parlons ici de la stratégie de M. Obama. Il a été élu et réélu pour retirer l’Amérique des conflits où elle était engagée (Irak, Afghanistan). Il a conduit un stratégie indirecte (FS, drones et cyber, direction de l’arrière) et promu un pivotement vers l’Asie. Il a fait le pari stratégique d’un accord avec l’Iran comme game changer au Moyen-Orient, appuyé par des négociations de paix entre Israël et l’AP. Enfin, confronté à des difficultés budgétaires, il prend le pari de diminuer l’effort de défense. Autrement dit, sa politique ne le conduit absolument pas à chercher des noises à la Russie. Certains lobbies américains ont pu pousser au crime. Il cherchera quant à lui à apaiser. Ce qui explique à la fois sa promotion de la réassurance, quelques déclarations ici ou là (la Russie comme puissance régionale), des sanctions symboliques, mais il ne cherchera pas à pousser les feux.

V La France

Dans cette affaire, la France est un acteur marginal. Tant mieux, qu’elle s’en tienne là. Les choses peuvent s’apaiser ce qui permettra de poursuivre la vente des Mistral, indispensable pour assoir la réputation des ventes d’armement français. Sursoir au contrat serait annoncer aux clients que nous ne sommes pas fiables. On ajoutera quelques moyens prêtés à nos amis de l’Europe orientale (quelques Rafale pour la police du ciel feront l’affaire) et, en s’abstenant de déclarations fracassantes (là, ce n’est pas gagné parce qu’on a quelques champions du monde), on devrait s’en sortir à peu de frais.

Et surtout, pour une fois, on n’aura pas donné de leçons au monde ce dont il nous sera vraiment reconnaissant.

(à suivre)

A. Le Chardon