1/ L'Ukraine n'a aujourd'hui pas de moyen. Elle joue donc officiellement l’État sérieux, faisant attention à ses déclarations. Il reste que la faillite économique est là, persistante, et que les réformes demandées par l'ouest sont difficiles à faire passer. Pendant ce temps, chacun s'active autour de la campagne électorale du 25 mai, avec un Porochenko qui vire en tête dans les sondages : son image d'homme neuf (et donc sans étiquette de corruption, au contraire de Iulia qui est haïe par la population), ayant su habilement soutenir l'opposition au bon moment (après avoir un temps servi Yanoukovitch). Il reste qu'on s'interroge sur ses desseins réels et sa capacité à répondre aux aspirations de la population, et sa capacité à négocier avec les Russes. Voici pour l'autorité intérimaire (comme on dit dans les cénacles).

Mais l'Ukraine c'est aussi un peuple et des factions. S'il semble qu'une majorité se sente ukrainienne et veuille atteindre la qualité d'un État "normal" et surtout distinct de Moscou, des factions ici ou là peuvent mettre le feu au poudre. Soit de façon autonome, soit manipulées par des acteurs extérieurs (étatiques ou autres lobbies et services ; bien entendu, pas seulement russes). L'autre facteur conduisant au désordre serait que l'Ukraine voie une négociation se faire "sur son dos" et que des dirigeants choisissent alors la voie du pire pour revenir dans le jeu.

2/ La Russie présente un avantage, celui de contrôler l'ensemble des leviers de son jeu. Elle va donc maintenir une pression externe (présence de troupes aux frontières) et internes (soutien contrôlé aux activistes) en vue d'atteindre ses objectifs. Elle est certes à la merci d'activistes qui prennent des initiatives indues et non contrôlées. Pourtant, en Ukraine, cette hypothèse semble faible.

Se pose alors la question du temps : cherchera-t-elle une solution avant les élections ou attendra-t-elle un chaos consécutif : les deux options sont possibles. Pourtant, les autres acteurs auraient intérêt à négocier au plus vite car plus le temps va avancer, plus la Russie sera tentée de choisir la voie du pire (celle des troubles et de la fragmentation).

En effet, quels sont les objectifs de la Russie : d'une part conserver une main-mise très forte sur les régions économiques développées de l'est et du sud, accessoirement peuplées de populations russophones. De là vient le thème de la fédéralisation, comprendre la décentralisation conçue comme une garantie contre tout excès autoritaire du gouvernement de Kiev. D'autre part, maintenir une Ukraine tampon, qui lui serve non seulement d'édredon face à la progression ressentie des Occidentaux (l'Otan) mais aussi le moyen d'accéder indirectement au marché européen. Le capital ukrainien est en effet possédé, dans sa grosse majorité, par des propriétaires russes. Tout développement ukrainien serait donc un moyen de solidifier cette fonction. Autrement dit, un partenariat habilement négocié entre UE, Ukraine ET Russie serait quelque chose d'envisageable. Moscou tolérera une Ukraine indépendante et relativement liée à l'Europe, si elle est faible, neutre et décentralisée. A défaut, elle jouera la fragmentation.

3/ L'Europe. Elle s'est aperçue qu'elle était encore une fois fragile. Quoi que racontent les idéalistes, les Ukrainiens ne rêvent pas d'Europe, ou plus exactement ils en rêvent à la manière du père Noël dispensateur de cadeaux. Mais l'Europe n'est pas le père Noël (l'Allemagne est déjà réticente à payer pour la Grèce, alors l'Ukraine...). Les pays de l'Est ont vu l'ampleur des efforts nécessaires pour "rejoindre le camp de la liberté", avec des émigrations forcenées et de la corruption à tous les étages en certains endroits. Souvent d'ailleurs, la menace russe est grossie pour justifier les efforts passés et équilibrer les déceptions actuelles.

Une Europe avec peu d'influence et finalement faible : pas simplement militairement ou diplomatiquement, mais aussi financièrement. Chacun fait semblant de l’oublier, mais nous ne sommes toujours pas sorti de la crise et M. Draghi ne sait trop quoi faire... Voici donc une Europe qui non seulement a peu de moyens mais s'est aperçue qu'elle est divisée en deux. Elle doit d'abord négocier en son sein avant de penser à négocier dehors. Cela n'aide pas à avoir une posture stratégique. Autrement dit, l'un dans l'autre, l’Europe va laisser les choses faire.

Aussi va-t-elle tenter une solution faible, celle du compromis. Chercher un "deal" de partage du fardeau avec la Russie, deal qu'il va falloir habiller. Mais ce deal suppose non seulement une négociation à trois (avec Ukraine et Russie) mais aussi une négociation interne, peu évidente. Or, il n'est ici pas sûr que l'Amérique soit le bon faciliteur. Autrement dit, la résolution de la crise ukrainienne suppose une Europe forte, capable à la fois de menacer et d'apporter des moyens, de montrer sa force pour pouvoir transiger. Or, il n'est jamais pratique de négocier quand on est en position de faiblesse surtout quand on n'a pas l'impératif de négociation. L'inaction probable va paradoxalement souffler sur les braises.

4/ L’Amérique est multiple, on l'a vu. L'intérêt du gouvernement consiste à apaiser la crise au plus vite. Donc il joue la réassurance des alliés de l'Est, affiche quelques décisions symboliques et baisse le ton. Cette semaine à Paris, le SG de l'Otan a surtout appelé les Alliés à augmenter leur budget de défense... Manière habile de détourner le sujet. Du côté de Washington, on va essayer de trouver un arrangement avec Moscou car aujourd’hui, ce n'est pas la priorité. Au fond, la seule priorité américaine consiste à faire en sorte qu'il y ait le moins de problèmes possibles partout dans le monde de façon à ne pas avoir à intervenir (nulle part), car elle ne veut et ne peut plus. Elle soutiendra de loin les négociations mais refusera de mettre au pot. Elle ne suppléera pas aux faiblesses européennes.

C'est du moins l'option raisonnable. Or, l'Amérique ne contrôle pas tous ses lobbies. Surtout, si la situation empirait, elle verrait les Européens crier et se lamenter et reproduire les cris d’orfraie dont elle a l'habitude (remember l'ex-Yougoslavie) et serait obligée, de guerre lasse, de faire "quelque chose". Là encore, l'inaction va encourager le pire.

5/ Remarques conclusives: Toutes ces "prévisions" sont bien évidemment hasardeuses. Elles partent de l'hypothèse que le pire est probable, tout simplement parce que beaucoup d'acteurs ne sont pas prêts d'une part à lancer de vraies négociations (les anathèmes lancées de part et d'autres sont exaspérants), d'autre part n'ont pas vraiment les moyens de stabiliser le pays.

Mais prédire l'avenir est un art bien difficile et je suis prêt à revenir vers vous, dans six mois, quand la bonne nouvelle de la résurrection ukrainienne sera venu résonner à nos oreilles ébaubies. D'ici là, je conserve prudemment un pessimisme qui me permettra de ne pas être déçu. La seule surprise serait une bonne nouvelle : cela vaudrait le coup de s'être trompé !

NB : je m'aperçois que je n'ai pas mentionné la France. D'une certaine façon, son agenda politique intérieur a distrait l'attention et nous a évité des déclarations intempestives, de tel ministre ou de telle conscience morale. Du coup nous n'avons pas desservi nos intérêts, ce qui est une performance qu'il convient de signaler. Je propose qu'on reparte en campagne électorale, par exemple pour les Européennes, de façon à ne pas s'occuper de ces sujets pendant quelque temps. Une sorte de "retenue stratégique", de "jeûne déclaratif", "d'abstinence rhétorique". Ce serait bien...

Le Chardon