SYNTHÈSE DU DOSSIER

La politique de défense suivie depuis 1996 - date de la professionnalisation des armées - peine à stabiliser un appareil militaire qui connaît des réformes permanentes depuis plus de vingt ans. Si les armées ont pu absorber les chocs successifs de la disparition du Pacte de Varsovie et du passage à l’armée de métier, il en va bien différemment de ceux provoqués par la révision générale des politiques publiques et accentués par la crise économique depuis 2008.

Le constat d’un malaise existentiel au sein de la communauté militaire n’étonne pas dans ce vent de réformes qui souffle depuis 1996. En effet, il ne s’appuie sur aucune prospective concernant notre politique de défense, les enjeux stratégiques, les menaces et les missions des forces. La réalité impose de dire que notre système de défense ne répond plus à l’ensemble du spectre des scénarios d’emploi possibles. Si bien que pour le militaire, la perception d’un fossé grandissant entre l’analyse de la situation mondiale actuelle et la réalité des capacités militaires en Europe et en France, se fait chaque jour plus crue. Pour cette communauté, les capacités opérationnelles ont atteint le seuil bas de la crédibilité pour deux raisons : d’une part, la modestie du contrat opérationnel dans sa révision issue du Livre blanc de 2013, présenté comme celui de l’engagement majeur, et, d’autre part, la difficulté pressentie à l’honorer dans le contexte économique de la loi de programmation militaire 2014-2019. Par ailleurs, les hommes et les femmes de la défense s’estiment malmenés par les réformes structurelles qui leur sont imposées dogmatiquement, qui obèrent la cohérence de l’institution et portent atteinte à leurs spécificités. Le rendement des bases de défense alimente ce sentiment, comme l’incapacité d’une administration qui calque ses modes de fonctionnement sur ceux - inadaptés pour elles - des entreprises du secteur économique. Cette situation ne semble plus de nature à permettre aux armées de répondre à une surprise stratégique - retenue pourtant par le Livre blanc - par une remontée en puissance dont les conditions initiales sont mises à mal par des mesures d’organisation qui semblent irréversibles. Enfin, l’effort financier réel au profit de la défense apparaît volontairement surestimé dans le discours politique, alors que la défense ne représente que 3,2 % de la dépense publique annuelle.

Les causes de cette situation sont multiples. Les causes premières relèvent de la responsabilité d’une classe politique qui méconnait les questions de défense et laisse l’administration civile de l’Etat tenir en la matière une place indue. La hiérarchie militaire, de son côté, éprouve des difficultés croissantes à assumer sa fonction naturelle de conseiller doté de compétences propres et reconnues. D’autres causes, secondes, en découlent naturellement. L’absence de prospective ne permet plus d’orienter la réflexion de défense et se fait sentir dans les mesures d’organisation ou les arbitrages sur les moyens. Aucun scénario d’emploi des forces n’est étudié pragmatiquement pour les définir et les dimensionner. A la tête de l’administration de l’Etat, le primat de l’économie prévaut sur toute autre considération et prend le pas sur la décision politique. Parallèlement, une entreprise de désinformation, nourrie à la base par l’appareil administratif et relayée par les faiseurs d’opinion discrédite une hiérarchie militaire soupçonnée d’incompétence et qui reste inaudible pour nos concitoyens comme pour sa propre base. L’effort de défense, autant intellectuel que matériel, reste notoirement insuffisant ; financièrement, il n’a jamais été aussi bas depuis la fin de la 2ième Guerre mondiale. Sur la pente budgétaire acquise depuis 2008 et poursuivie avec obstination, il n’est plus en mesure de répondre au niveau requis au renouvellement des équipements, à leur entretien, au bon fonctionnement courant des forces ni à un niveau satisfaisant de leur préparation opérationnelle. Un taux « plancher » de ponction sur la richesse nationale demanderait d’être restauré, selon les normes définies par l’OTAN, à hauteur de 2,5 % du PIB. Tout ceci résulte, en fait, d’une forme de négation de la spécificité de la défense et des armées.

Les solutions devront être énergiques ; elles ne sont pas insurmontables. En premier lieu, il s’agit pour la classe politique de se réapproprier les questions de défense en restaurant l’Etat dans son rôle régalien. Cette action passe par une prospective enfin active sur tous les domaines qui mettent en jeu l’avenir de la Nation. Ensuite, il faut exiger l’implication des responsables militaires dans l’organisation des armées pour garantir le respect du caractère singulier de l’institution, rendu nécessaire par son rôle exorbitant dans les temps d’épreuve. Cette spécificité impose de restaurer la hiérarchie militaire à la place qui est la sienne sous l’autorité politique et de lui reconnaître sa compétence et sa légitimité dans tous les domaines qui conditionnent l’efficacité opérationnelle des forces. Enfin, l’organisation à finalité opérationnelle des armées devra résulter d’un nouvel équilibre entre les moyens de la dissuasion nucléaire et ceux de l’action conventionnelle quotidienne, entre ceux de la projection de puissance et ceux de la projection de forces, entre les interventions extérieures et les impératifs de sécurité et de défense sur le territoire national. Les choix technologiques devront être arbitrés au regard du besoin réel et de leur impact sur une industrie de défense indispensable à l’exercice de la souveraineté nationale.

Dans le cas de la France, la restauration d’une défense forte est d’autant plus impérieuse qu’il n’existera pas avant longtemps la garantie d’une Europe de la défense en mesure de répondre aux menaces qui montent et qui pèsent sur le continent.

G2S