En effet, le dessin est toujours aussi propre mais surtout, l'histoire est très belle. JE sais, évoquer la guerre de 1914 en y ajoutant le mot "beau" paraît incongru, et pourtant. Il ne s'agit pas, cependant, de glorifier un quelconque patriotisme dont les formes paraîtraient désuètes. L'époque actuelle tend à penser surtout que cette guerre fut vaine et à ne pas comprendre les raisons qui y ont mené et l’héroïsme quotidien des soldats des tranchées. Or, ce pacifisme ovin et bêlant passe évidemment à côté de bien des choses (et notamment du pacifisme incarné par les anciens combattants, au sortir de la guerre, qui rentrèrent en disant "plus jamais ça").

Ainsi, trop souvent les histoires en BD sur 14-18 gênent-elles par un parti-pris militant et en fait anachronique. Cela passe aujourd’hui mais n'approche pas forcément plus de la vérité que les belles histoires de l'oncle Paul.

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Or, ce qui m'intéresse dans cette BD, c'est qu'il y soit possible une noblesse des sentiments. Je sais qu'il y a quelque obscénité à utiliser ces mots à propos d'un grand massacre organisé. L'histoire ne se prive pas justement de dénoncer bien des aspects abjects : le hasard des morts, toutes injustes ; la rigidité crasse d’une partie de l'encadrement officier ; les intérêts des uns et des autres, à l'articulation entre le politique et le militaire ; les nécessités de la guerre et la raison d’État qui provoquent bien des injustices. C'est peut-être à cause de cet environnement là (contre lui) que la hauteur d'esprit peut se manifester.

Je n'oublie pas que le héros est un médecin, dont le métier n'est pas de tuer mais de sauver et qui s'il prend des risques, comme tous les combattants au front, n'a pas la mission de monter à l'assaut. Il est toutefois placé dans des situations dramatiques, y compris en dehors des tranchées. Son accompagnement des derniers instants d'Isabelle, baronne de Bach et religieuse, est un très grand moment qui évite justement de céder aux sens : rien que pour avoir su contourner cette faute de goût, il faut louer la BD.

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Pour le reste, on appréciera bien entendu la façon habile dont des "moments" accessoires intervenant dans le récit : le reporter américain, l'arrivée de l'aviation, les calculs politiciens à Paris, la recherche scientifique pour améliorer les soins au front, la négligence de l'arrière, les médecins noirs et les troupes d'Afrique, autant de moments qui parsèment le récit, celui-ci revenant logiquement et inexorablement vers la terre et la chair, la boue et le sang, la désolation et le ravage.

L'éditeur a eu le bon goût de prévoir une chemise spéciale pour le deuxième cycle si on l'achète complet : je ne saurais trop vous le conseiller.

A. Le Chardon