Parler de rezzou, tout d'abord : malgré l'image de hordes arrivant telles les troupes cavalières de l'apocalypse, le nombre de combattants parait limité à quelques milliers au maximum. Certes, "l'armée irakienne" qui était en face en comptait beaucoup plus mais pour cent mille raisons, elle n'avait aucune envie de se battre. Constatons de plus que Daesch (acronyme arabe de l'EIIL) n'a pas "occupé" les villes conquises et a rapidement fait en sorte de trouver les relais sur place pour que la vie continue. D'ailleurs, il semble que la vie a repris rapidement son cours à Mossoul.

Constatons deux choses.

D'une part, Daesh a surtout avancé à cause de la révolte des populations sunnites irakiennes révoltées contre le gouvernement Maliki, factionnaire en diable pour se faire réélire et ayant "divisé au maximum" pour tenter de régner un peu. Cela a fonctionné la dernière élection, pas celle-ci. Voici donc les tribus sunnites, les milices locales et les anciens baassistes qui font des alliances de circonstance avec Daesch pour chasser le système chiite de Maliki (voir ici). Bref, comme je l'entendais d'un correspondant d'une radio, l'ouest irakien n'a pas accueilli l'EIIL avec des fleurs mais a chassé l'armée à coup de cailloux. C'est d'ailleurs la raison de la tenue de Fallouja depuis trois mois. Bref, l'EIIL a été utilisé. Cela signifie-t-il que les sunnites pourront s'en débarrasser ? Peut-être pas si facilement, mais cela signifie aussi que Daesch n'aura pas forcément la partie facile qu'il espère. D'ailleurs, les images des exécutions sommaires visent à terroriser autant les nouveaux amis que les ennemis : "ne vous avisez pas de trahir car voici votre destin".

D'autre part, Daesch a atteint les limites très extérieures de Bagdad sans pouvoir y entrer, pour plusieurs raisons : tout d'abord parce qu'il n'y est pas accueilli mais au contraire attendu de pied ferme. D'ailleurs, ses progressions sur la rive gauche du Tigre ont été assez facilement contrées et il n'a pas pu prendre Kirkouk, rapidement contrôlée par les Kurdes. Les milices chiites en attente se sont très rapidement mobilisées (moins d'une semaine) tandis que l'appel de l'ayatollah Sistani a dressé l'ensemble de la population chiite sur le pied de guerre (voir ici). Enfin, l'Iran a mobilisé ses propres réseaux et milices. Autrement dit, le front est gelé.

L'EIIL peut-il progresser ailleurs ? Pas au sud, donc, mais pas au nord non plus puisqu'il est fixé par les Peshmergas kurdes. Au sud-ouest ? cela veut dire la Jordanie. Attention toutefois à ne pas se faire abuser par les étendues désignées par les cartes : 95 % de la population jordanienne vit sur le Jourdain, le reste n'est que désert. Une progression irait le long de la route Mossoul Amman, contrôlée par l'armée hachémite. Surtout, de nombreux parrains de la péninsule arabique interdisent au proxy daeschien l'extension du conflit au royaume jordanien, paradoxalement protégé par sa faiblesse, comme toujours depuis sa création (au passage, voici un rare exemple d'un État dont le destin géopolitique est la faiblesse : c'est le type même de l’État tampon).

D'un mot, il semble que les opérations soient closes pour un temps, car personne ne voit de grande offensive de reconquête du gouvernement de Bagdad vers le nord ouest.

On va donc passer au questionnement politique. Il est double.

Tout d'abord se posera la question de la ligne politique du gouvernement de Bagdad. Il ne faut pas s'y tromper, les Américains l'ont déjà demandé, Maliki ne devrait pas rester à la tête du gouvernement. L'homme est désormais trop clivant et tout le monde va vouloir s'en débarrasser. Il faudra trouver une solution politique de remplacement ce qui prendra du temps. Et devra tenir compte de la deuxième question.

Celle-ci repose sur l'organisation du pays. La notion d’État, plus ou moins centralisé, semble difficile à mettre en place en Irak sauf à passer par une dictature (genre Assad ou S Hussein). Le régime traditionnel du pays combine plutôt une assise décentralisée et tribale composant avec une domination de type impérial et lointain. La notion de califat, proposée par l'EIIL, renvoie vaguement au premier terme de l'alternative même s'il ne tient pas compte des structures sociales réelles du pays (ce qui augure, d'ailleurs, de l'échec de Daesch).

La solution politique à Bagdad devra tenir compte de cette aspiration infra-politique, puis de la répartition entre les trois grandes catégories du pays (sunnites, chiites et kurdes) pour trouver une solution. Le mieux consiste à laisser au maximum les Occidentaux en dehors de tout ça pour laisser la région se stabiliser.

Le lecteur aura remarqué que je n'ai jamais mis en avant le "facteur religieux" ni utilisé les mots "islamiste" ou "jihadiste". Je vous avais dit de "relativiser".

A. Le Chardon