Côté russe : J'ai le sentiment que V. Poutine a temporisé quelque temps pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il doit savoir que les plans stratégiques ont des phases et qu'il est aussi bien de séparer les phases. La première phase fut la Crimée : réussie. La deuxième fut le déclenchement d'un soulèvement similaire dans les provinces russophones. Or, cette deuxième phase n'eut pas le succès espéré. Certes, la population marqua sa défiance envers Kiev mais elle ne se précipita pas sur un chemin criméen. Les incidents dans l'est ou à Odessa suscitèrent de l'indignation mais sans que l'on atteigne la cristallisation attendue. Enfin, les autonomistes de tout poil manquaient clairement d'esprit d’organisation et de leadership.

Dans le même temps, les décisions de Kiev démontraient leur inefficacité. L'armée envoyée dans l'est ne réussissait qu'à se faire renvoyer et il fallu des troupes privées pour obtenir quelques succès.

A domicile, V. Poutine fait peut-être face à deux écoles. J'ai suffisamment expliqué la difficulté du pouvoir américain pour ne pas émettre l'hypothèse de difficultés comparables (dans leur esprit sinon leur ampleur) à Moscou. Donc, entre les politiques qui ne voient que les rapports de force, le sursaut de popularité et la géopolitique eurasienne d'un côté, et de l'autre les économistes et autres oligarques qui appellent à la prudence et à ne pas rompre avec l'Occident avec qui on fait des affaires, il est probable que V. Poutine a dû sinon hésiter, du moins donner le change et du temps au temps. Manière pour lui d'apaiser les inquiétudes en Europe, de mobiliser plus sérieusement en Ukraine et donc de préparer la troisième phase. Nous y sommes.

Elle a commencé il y a quelques jours, après l'élection de Porochenko. Face à cela, V. Poutine a lancé une action en cinq axes :

  • l'axe politique continuant l’apaisement apparent et insistant pour la négociation, l'offre de paix, etc.
  • l'axe militaire avec la remobilisation de 65 000 hommes aux frontières, des exercices en mer Baltique et à Kaliningrad, quelques gesticulations nucléaires.
  • l'axe intérieur après une reprise en main des autonomistes désormais encadrés, politiquement et militairement, la fourniture d’armement lourd, le ciblage d'objectifs réguliers, ici un avion de transport bourrés de parachutistes (en opération intérieure ? en maintien de l'ordre ? cela n'a étonné personne, à l'Ouest), là un hélicoptère, hier trois chars lourds...
  • l'axe économique avec la montée des enchères sur le prix du gaz (cf. cette brève qui nous annonce que la Russie coupe le gaz).
  • l'axe informationnel en saisissant le moment de l’offensive de l'EIIL en Irak qui attire immédiatement l'attention occidentale (qui a quand même plus peur des sauvages jihadistes mon bon monsieur, que des Russes sauvages, certes, mais quand même un peu européens, tiens connaissez-vous Tchaïkovski?). Accessoirement, la révélation "par hasard" d'enregistrements "sauvages" (décidément le mot en vogue) du ministre des affaires étrangères polonais met un gigantesque scandale politique dans le pays le plus opposé à la Russie doit relever d'un pur hasard, une bonne surprise qui tombe bien. Par hasard, je vous dis.

En face, les choses sont plus compliquées. Certes, Porochenko bénéficie d'un soutien occidental affirmé et d'une légitimité donnée par son élection au premier tour. Certes, l'UE et les Américains ont fait pression sur la Bulgarie pour stopper les travaux de Southstream. Il reste que le président ukrainien fait face à de sérieuses difficultés :

  • la situation économique est désastreuse, ce qui est un sous-jacent qu'on ne saurait oublier car il empire au fur et à mesure de la crise. It's economy, stupid !
  • un appareil d’État qui ne répond pas aux ordres, avec une armée inconsistante, malgré tous les renforts de SMP occidentales, désormais avérées. Il n'y a pas que les Russes à utiliser des proxys et si beaucoup dénoncent le soutien en armement et munitions des autonomistes du Donbass, on lit peu d'enquêtes sur les soutiens de toute sorte à l'armée ukrainienne
  • la structure oligarchique puisque les oligarques sont tous en concurrence. DE ce point de vue, même l’observateur occidental réussit à percevoir l'opposition entre Porochenko et Kolomoisky. Je continue de m'interroger sur les objectifs et soutiens de ce dernier qui joue la politique du pire en relançant systématiquement les hostilités dès qu'il y a un soupçon d'apaisement lancé par Porochenko.

Il est bien sûr difficile de prédire la conclusion de la phase en cours. Ce billet propose à tout le moins une grille d'analyse permettant d'interpréter les événements. Il faudra certainement l'ajuster.

Arthur Le Chardon.