J'avais dit ici que la désignation du Président serait le véritable enjeu politique de cette élection, bien plus que les résultats bruts qui ont signifié deux choses : d'une part, le niveau record de l'abstention (a-ton assez remarqué que la France est juste dans la moyenne européenne, ce qui signifie que certains pays se sont largement plus abstenus que Les Français ?) ; d'autre part, la victoire de l'UKIP, bien plus significative que celle du FN : sans grande surprise, l'UKIP réussit à former un groupe au PE. Mais surtout, il pèse terriblement sur les équilibres politiques intérieurs au Royaume-Uni, bien plus que le FN en France.

Cela a provoqué une vraie rupture, pas assez soulignée : l'exécutif européen, constitué par le Conseil (des chefs d’État et de Gouvernement), a dû en venir lui-même au vote. Autrement dit, la règle coutumière du consensus n'a pas été respectée et l'un des États-membres (deux, en fait : Royaume-Uni et Hongrie) ont été mis en minorité. Voici donc des rapports de force qui ont été rendus exceptionnellement visibles. En soi, cela n'est pas forcément grave si un nouvel équilibre en sort. Malheureusement, on ne peut être assuré d'un tel optimisme.

En fait, l'épisode a été l'occasion d'une rupture géopolitique, celle de l’alliance, brinquebalante et chaotique, entre les trois pôles du triangle européen : Berlin, Londres, Paris.

Peu importent les prétextes, au fond. JC Juncker n'est qu'un prétexte. La demande anglaise d'une "réforme" de l'UE n'a pas été entendue et s'est heurtée au refus allemand et au silence obéissant de Paris, trop heureux de tirer des bords dans un petit temps pour atteindre des petits objectifs. On a la stature qu'on peut, entre poire et fromage.

De quoi s'agit-il en effet ?

D'une Europe qui ne sait plus où elle va, si elle l'a jamais su.

D'une Allemagne régionalement trop puissante par rapport à son dessein géopolitique. Car celui-ci hésite sans cesse entre trois options majeures et contradictoires.

  • La première est celle de l'abstention historique qui provoque un non engagement dans le hard-power militaire, conforté par une démographie en chute libre (ici, je suis sidéré d'avoir entendu nombre de médias européens se moquer, lors de la crise ukrainienne, de la situation démographique russe : faut-il leur rappeler qu'on peut aller voir les chiffres et constater l'inversion de tendance réel en place depuis 2009-2010 ? Rien de cela en Allemagne Italie, Espagne, Hongrie....)
  • La seconde est celle d'un certain alignement mental sur "l'ouest" et notamment les Américains, toujours perçus comme les garants des libertés et du bien-être allemands. Sans voir que les États-Unis sont en opposition permanente et directe avec l’Allemagne, dont le sérieux (l'ordo-libéralisme) met en danger l'économie de casino mise en œuvre à Wall Street, à coup de relances ultra violentes et répétées à la cocaïne monétaire (avec peu d'effets : mais surtout, ne pas dire que le roi est nu). Dans la guerre monétaire qui se joue, l'Allemagne est l'ennemi des États-Unis. Et réciproquement.
  • La troisième est celle du tropisme pro-russe, manifeste dans les questions énergétiques mais plus large : au-delà des convergences économiques,il y a une tentation de bascule vers la domination d'un Heartland mackindérien en association avec Moscou. Ici, la sortie britannique va appuyer cette tendance.

D'une Grande-Bretagne déclassée mais jouant le coup d'après.

  • Déclassée économiquement car malgré les cris de triomphe (j'ai appris à relativiser les prévisions toujours optimistes : ainsi, on nous promet 2,5 % l'an prochain : parlons encore une fois de bulle prédictive) l'économie britannique ne rassure pas, malgré l'immense pompe à finances douteuses que constitue la City, premier paradis fiscal du monde.
  • Déclassée militairement à coup de réductions du budget militaire (si l'économie allait si bien, pourquoi Osborne continue-t-il à couper dans le kaki ?). Accessoirement, on notera que c'est en France que les 4 chefs d'état-major et le ministre ont mis leur démission dans la balance budgétaire : je n'ai rien entendu de tel outre-Manche. Disons les choses tout net : si les Britanniques ont encore le désir de la puissance militaire (et incontestablement les aptitudes foncières), ils n'en ont plus les moyens. Les cris d'alarme des grands généraux britanniques observant les opérations françaises des dernières années en sont l'écho impuissant. Or, ce déclassement militaire marginalise le Royaume aux Etats-Unis. Le vote de septembre dernier qui a vu les Communes refuser d'intervenir en Syrie a été compris, à Washington, comme le manque confirmé de fiabilité des "cousins".
  • Marginalisée en Europe, on l'a vu, à cause d'ailleurs du rouleau compresseur de l'euro. Je précise immédiatement qu'il ne s’agit pas ici de discuter son utilité économique (favorable ou non à la croissance, etc...) mais de ses conséquences géopolitiques : celle de l'alignement de l'UE sur l'euro et donc sur le gouvernement de Francfort.
  • On a ainsi pu critiquer la "tactique" de Cameron et son manque de "réalisme" pour trouver des alliés lors de l'affaire Juncker. Peut-être au contraire a-t-il parié sur la chute inéluctable de l'euro et voulu placer la City comme un refuge lorsque les bulles, toutes les bulles exploseront. Dans la chute, chuter moins que les autres pour mieux rebondir et sortir vainqueur...

D'une France qui ne sait plus qui elle est et hésite entre deux voies sans imaginer une troisième.

  • La première voie est celle de l’alignement sur l'Allemagne. Je n'ai pas besoin de gloser pour voir que sans cesse, l'illusion du moteur franco-allemand revient. Croire que l'Europe allemande peut être un démultiplicateur de puissance, c'est ne pas voir 1/ que l'Allemagne ne veut plus du hard power à l'ancienne 2/ ne voit que le hardpower économique, selon les canons de l'ordo-libéralisme. Or, là, on ne suit pas; On a de l'austérité sans les réformes de fond (à la différence, tout de même, de pays comme l'Italie, l'Espagne ou le Portugal). Du coup, on vend les bijoux de familles, hier Alstom (avec l'illusion d'une alliance Siemens), aujourd’hui Nexter (quel scandale, ce truc...). Dans la guerre monétaire, on s'allie sur l'Allemagne sans que cela ne nous serve (cf. BNP).
  • La deuxième est celle du choix atlantique. Certains ont cru que la Grande-Bretagne aurait pu jouer ce rôle mais peut-on faire confiance aux Anglais ? Du coup, le check and balance français contre l'Allemagne se fait avec les États-Unis. D'une certaine façon, nous partageons avec eux l’universalisme, la manie de se mêler des affaires du monde, une pratique du hard power à l'ancienne, le nucléaire... Ceci explique l'atlantisme foncier de la diplomatie française depuis au moins sept ans. A ceci près que les États-Unis sont fragiles et surtout en ont marre de l'Europe, comme continent et comme institution. Discutez avec les Américains, ils ne savent même plus où c'est. Le passager clandestin qui constitue la ligne géopolitique de l'Europe (otanienne ou UE) a tué la "relation transatlantique". Et les Français sont globalement mis dans le même sac même si on nous reconnaît quelques qualités. Washington est toujours Washington, il n'hésite pas à tuer ses alliés avec bonne confiance (vous avez dit NSA ? vous avez dit BNP ?)
  • Devant ce mauvais choix, jamais tranché, jamais formulé, toujours vague et creux et indécis (non, cela n'a ien à voir avec l'air du temps, qu'allez vous chercher là), certains imaginent une autre politique. Ce pourrait être l'alliance de revers, qui justifie le philorussisme qu'on observe ces dernières semaines sur tous les médias. Pas simplement parce que le Français admire qu'enfin, quelqu'un, ait une politique (oui, ça change des petits calculs de Merkel, Obama, Cameron et puis qui d'autre, déjà ?), mais aussi par volonté de reprendre la vieille alliance de revers, à la fois contre les États-Unis et contre l'Allemagne. Mais comme je le remarquais, le choix russe c'est le choix allemand, d'autant que Moscou privilégiera toujours Berlin à Paris, allez savoir pourquoi. Bref, l'option russe est une illusion, un fantasme qui du coup ne répond pas à la question. Celle de la politique à mener.
  • Alors ? Alors, se préparer à l'indépendance, ce mot grossier que les hommes politiques ne prononcent plus. La construction européenne fut un mécanisme impeccable pour aider la France à sortir par le haut de la décolonisation, aussi bien de l'empire que de l'Algérie. Mais ce cycle là est terminé et l'Europe n'est plus un mécanisme de puissance. Qui ne voit que l'euro est trop cher ? Si l'UE c'est l'euro, alors qu'il serve mieux nos intérêts. Un euro 30 % moins cher regarnirait notre balance commerciale et permettrai une vigueur permettant, pour le coup, les réformes. En attendant ce dénouement improbable, l'euro tue à petit feu.

Cela, l'Allemagne ne veut pas l'entendre. Plutôt que de chercher de petites alliances de circonstances avec l'Italie, Paris devrait donc se préparer au coup d'après, celui de l'éclatement de la zone et du chaos qui s'ensuivra. Car l’affrontement monétaire va tout décider et les Américains sont aujourd'hui prêt à tout pour sauver le dollar.

Bref, "à la fin de la journée" comme disent les Anglo-Saxons, il faut faire les comptes. Mais est-on déjà à la fin de la journée ? Pas tout à fait. L'éclatement du triangle européen qui résulte de la décision "Juncker" va amener très vite des conséquences très sévères. Elle apparaitront d'abord sur le plan économique : nouvelle crise financière (ultra probable si on en juge à la déconnexion entre réalité économique et marchés financiers, sans même parler de la volatilité desdits marchés qui ne cesse de s'accroitre), nouvelle crise de la dette et de la monnaie; La crise de 2008 sera une rigolade. Et les "institutions", qu'elles soient nationales ou européennes, sont aujourd'hui toutes décrédibilisées : elles ne seront plus capables de répondre à la crise. En s'accrochant au bateau bruxellois, nous risquons de couler avec lui. Cameron n'est pas aussi stupide qu'on le dit.

Et si on organisait un Frenchxit ?

Le Chardon