Pour le public français, la perspective de l’indépendance de l’Écosse suscite une sorte de sympathie composite et, convenons en, un peu malsaine : il y a tout d'abord le fait de voir confirmé ce qu'on annonce depuis plus d'un an dans l'indifférence générale (ah! ce mépris des élites du genre "mais non, voyons, ça ne peut pas arriver") : petite revanche, forcément un peu mesquine, d'avoir eu raison au bon moment à cause du bon diagnostic. Après, des motifs un peu troubles arrivent : voir rabaisser l'orgueil anglais emplit tout cœur français à peu près normalement constitué d'une joie légèrement vicieuse (le mot n'est pas trop fort), en souvenir de Fontenoy, Waterloo, les crunch rugbystiques perdus et cette foutue classe qu'ils ont, quand même, faut bien en convenir même si ça écorche la bouche de le dire. Quelque chose du genre "ça leur rabaisse leur caquet". Intraduisible en anglais. Justement. Bon, en plus, sachant qu'on était déjà la première puissance d'Europe mais qu'il n'y avait que nous, les Américains et les Anglais à le savoir, cela vaut son pesant de cacahuètes de "démontrer" à la face des autres Européens cette puissance retrouvée. On mettra dans la balance quelques pincées de souvenirs historiques (la auld alliance) surtout romantiques : tout ceci constitue un plat qu'on déguste avec plaisir, convenons en.

Mais vous aurez remarqué que tout ça ne sont pas des arguments, justes des réflexes et des sentiments. C'est important, d'accord. Mais un géopolitologue, tout patriote qu'il soit, doit aussi faire marcher son ciboulot et considérer l'intérêt. Passons donc sur l'intérêt anglais (à l'évidence, Londres n'a pas intérêt à l’indépendance de l’Écosse). Observons l'intérêt européen et français. Et là, force est de convenir que le "mais" arrive en position de tête.

La plupart des commentateurs ont évoqué la renaissance des mouvements indépendantistes. Cela fait quelques mois que je vous en parle, vous n'êtes pas surpris. Faisons toutefois le tour.

  • l'à peu près million de personnes qui a défilé hier à Barcelone montre que le mouvement est incontestablement populaire en Catalogne. Mes amis Espagnols et Catalans m'expliquent que toutefois, l'indépendance n'est pas pour tout de suite. En revanche, un mouvement vers une fédéralisation de l'Espagne paraît inéluctable. Un oui écossais laisserait moins de place aux négociations inévitables qui suivront le référendum du 9 novembre, qui aura une signification politique même si Madrid en dénonce la légalité.
  • En Belgique, j'augurais il y a quatre ans un éclatement. Or, une majorité "socialiste" a conduit le pays et j'observe en ce moment la constitution d'une majorité "de droite". Autrement dit encore (la chose a beaucoup plus d’importance qu'il n'y paraît), les mécanismes belges s'organisent désormais autour de questions politiques (libéralisme ou étatisme, question de l’immigration évidente mais bien silencieuse dans le débat public). Elle remplace le clivage "communautaire" qui n'a été que l'expression de la demande de l'électorat. Au moins la moitié des électeurs du NVA utilisent leur vote pour manifester une attitude "de droite". L'annonce par le NVA qu'il met entre parenthèse, le temps de la législature et du gouvernement avec les membres de la coalition, ces questions communautaires a l'immense avantage de redonner du sens politique aux débats publics. Autrement dit encore, la question "identitaire" ne sert plus de remplacement d'un débat politique épuisé et absent.
  • Le même processus se fait jour en Italie. Plus personne n'entend parler de la ligue lombarde et la Padanie a fortement déçu, au point qu'on voit apparaître des mouvements sous-identitaires : en Vénétie, dans le Frioul ou le haut Trentin. Le vote protestataire s'est déplacé vers le mouvement cinq étoiles.

Il reste que le vote Écossais pose deux problèmes.

Le premier est celui de la possible fragmentation européenne. En effet, le vide politique que nous voyons favorise des offres politiques marginales, dont les autonomistes. Face au chaos de la mondialisation, face à la crise, face à l'absence de perspective européenne, ces autonomismes prospèrent. Leur succès (et le oui en Écosse déclencherait incontestablement un mouvement difficile à stopper) manifesterait que l'Europe a cessé de jouer son rôle d'amortisseur. En effet, la construction européenne compensait, paradoxalement, les décentralisations. C'est bien parce qu'il y avait un pouvoir de recours que les régions acceptaient l'autorité des États, comme l'a très bien montré Sylvain Kahn dans "Géopolitique de l'UE".

Le deuxième est celui de l'offre politique. Il est absolument insupportable d'entendre le TINA, "il n'y pas d'autre politique". Le vote écossais est d'abord un vote politique, bien sûr travailliste mais pas seulement : en effet, la montée du oui s'est déclenchée à la suite des élections européennes et de l'étonnant succès de l'UKIP que j'ai pointé régulièrement, par exemple ici qui date du 1er juin (je cite: "Avec un UKIP qui caracole, il est désormais évident que le référendum écossais va décider de l'indépendance (alors que jusqu'à présent, je disais seulement que c'était une option)").

Ainsi, on peut dire que c'est par attachement européen que les Écossais risquent de voter oui au référendum mais que ce faisant, ils affaibliraient l'Europe.

Du point de vue de la France, la chute de puissance britannique constituerait à l'évidence une mauvaise nouvelle : tout d'abord et même si Paris n'a jamais été très bon à ce jeu là, on n'aurait pas un troisième sommet du triangle pour jouer le triangle amoureux avec l'Allemagne. Cela explique d'ailleurs en grande partie l'option américaine jouée depuis sept ans, désagréable mais logique face à l'attitude de Berlin. Il reste que sans Londres en relatif contre-poids, la partie européenne serait encore plus difficile.

Surtout, nous nous retrouverions les seuls (vous me direz, nous le sommes déjà quasiment) à jouer vraiment du hard power. Pas forcément grave, sauf que les Britanniques seraient tentés d'abandonner l'arme nucléaire. Déjà, il y a deux ou trois ans, le débat avait été sérieusement abordé. L'impossibilité de déménager la base nucléaire en Écosse constitue une menace très sérieuse. Or, un abandon anglais nous laisserait seule puissance nucléaire en Europe ce qui serait à l'évidence très désagréable et susciterait, bien sûr, une grande pression sur notre propre arme. Accessoirement, notre place au Conseil de Sécurité serait fragilisée à l'instar de celle de Londres.

Aussi, pour toutes ces raisons, la raison suggère d'être finalement en faveur d'un maintien écossais au Royaume-Uni. De toute façon, Londres vient déjà de céder énormément de choses et Édimbourg aura, dès la semaine prochaine, énormément de pouvoirs supplémentaires et d'auto-détermination.

Ne fragilisons pas les États, ils subissent déjà bien des outrages. Bref, sympa l'indépendance mais finalement, je voterai non.

A. Le Chardon