Toutes les qualités de Tardi sont mise en œuvre : un découpage serré, une maîtrise des noirs, une minutie historique qui résulte d'un long travail d'enquête. On appréciera ainsi le traitement donné à l'ambiance, très sombre et voilée au début, en période d'hiver, mais qui s'éclaire progressivement au cours de l'album, reflétant à la fois l'arrivée du printemps et l'éclaircissement du moral des prisonniers, à mesure qu'ils se rapprochent du but. Au troisième quart, des touches de couleurs apparaissent même jusqu'à une ultime case, toute en couleur pour manifester les retrouvailles.

Car il s'agit en fait d'une longue marche, élaborée à partir d'un bref carnet où le père de Tardi notait les étapes et de très brèves indications, une dizaine de pages (reproduites dans les intérieurs de couverture) à partir desquels le fils va élaborer son "histoire". Errances à travers la Poméranie, tours en rond au nord de Berlin en proie aux flammes, passage enfin du côté allié pour un rapide retour au pays.

Pourtant, il n'y en a pas , d'histoire : telle est la contradiction de cet album. Il "conte" une longue marche d'une bande de prisonniers, toujours gardés (escortés) par des soldats allemands qui continuent à appliquer les ordres dans la débâcle de plus en plus visible de cet hiver 1945. On est bien sûr étonné par ce mélange d'ordre et de chaos qui constitue l'autre histoire du livre. Tardi, pour agrémenter cette non-histoire, se représente tout au long du parcours. Un jeune Tardi, béret et veston mal ficelé, culotte courte et chaussettes tombantes, les mains dans les poches, qui dialogue avec son père et l'accompagne dans ce voyage dont les deux n'ont jamais parlé.

Voici ainsi un récit intime qui reflète plus les interrogations du fils que le vécu du père. Du coup, énormément d'à côtés sont donnés sur l'histoire de la guerre, la fin du Reich, tel bombardement, tel camp de concentration... Mais il y a une sorte d'interrogation solitaire face au silence de ce père taciturne qui n'a pas raconté ce qu'il a senti, au plus profond de lui-même, comme une défaite personnelle. Deux monologues silencieux qui ne font pas un dialogue et qui pourtant disent tant sur l'intimité des personnages.

Du coup, la virulence habituelle de Tardi, si nette dans ses œuvres touchant à la Première Guerre mondiale, paraît ici très atténuée car au fond, ce n'est pas de la guerre dont il est question. Celle-ci n'est qu'un décor. La révolte devient émotion muette.

BD intime et subtile, très intéressante pour ce tableau de la déroute du troisième Reich mais incontestablement atypique, cet album mérite le détour.

A. Le Chardon