Il reste que les raisons du rebond de Benjamin semblent assez peu nombreuses : indifférence envers l’alliance américaine (comme si nombre d’Israéliens se sentaient assez forts pour s’en passer ou avaient voulu dénoncer une politique américaine qu’ils jugent ambiguë), regroupement de la droite autour du Likoud (le nombre général de sièges « droite » n’a pas évolué, c’est seulement la répartition interne qui s’est déplacée en faveur du Likoud), indépendance d’esprit face au matraquage médiatique, déclaration sur le refus d’une solution à deux États, visite d’une colonie controversée à côté de Bethléem, affirmation séfarade face aux élites ashkénazes … Peu de choses mais qui comptent, surtout quand elles sont affirmées dans la dernière ligne droite de la campagne.

Le point commun à tous ces éléments me paraît la formidable angoisse d’une partie importante de la population israélienne : face à un Moyen-Orient en feu, ils ont écouté celui qui leur disait « moi ou le chaos ». Sa posture anxiogène lui a toujours réussi car elle a toujours su rencontrer une aspiration d’une part importante et globalement majoritaire des Israéliens.

Pourtant, on se demande si une étape n’a pas été franchie. On ne voit pas les moyens et voies d’une réconciliation avec les États-Unis. Et surtout, on s’interroge sur ce qui a été tranché, à savoir le refus, affirmé et central dans l’élection, d’une solution à deux États. Ce n’est pas simplement Oslo, ce n’est pas simplement le processus de paix moribond, c’est le principe même de l’accord qui est refusé désormais.

Dès lors, comment organiser les choses ? Plusieurs options apparaissent : un Etat binational, mais improbable car il consisterait à accorder la citoyenneté israélienne à tous les Palestiniens des territoires : impensable, vu d’Israël ; Un Etat ayant seul les attributs du pouvoir et maintenant une population dans un statut second, accusant encore plus les traits de l’actuel régime de cohabitation avec l’Autorité palestinienne, qui devra probablement abandonner la coopération sécuritaire et engager le combat juridique sur la scène internationale, via ONU et Cour Pénale Internationale. Il n’est plus sûr aujourd’hui que les États-Unis mettent leur véto à toute résolution qui mettrait en cause Israël (voir White House: US 'to reevaluate' backing for Israel at UN). Une troisième option pourrait être celle du conflit gelé (Nagorny Karabakh, Ossétie du sud, Transnistrie) : mais cette image rend peu compte de la réalité car les zones sécessionnistes sont soutenues par un Etat fort, la Russie, alors que dans le cas présent la zone sécessionniste est opprimée par un Etat fort. On s’approcherait d’une domination qui rappelle le statut des bantoustans, au temps d’une certaine Afrique du Sud.

Israël est la puissance dominante du Proche Orient, assez forte pour imposer la dissymétrie de sa puissance économique et militaire. Cela lui donne une assurance certaine par rapport à son environnement, d’autant que la collaboration avec la Jordanie et l’Égypte se poursuit, tandis que l’alliance objective avec l’Arabie demeure face à la montée en puissance politique de l’Iran. La question palestinienne est pour elle un problème intérieur.

Au fond, Israël se met à rêver à la démocratie grecque antique. Athènes permettait à tous ses citoyens de participer à la vie publique. Au prix de l’exclusion de 90 % de la population, soit « barbare » (étranger), soit esclave.

A. Le Chardon