L'ouvrage en question n'est pas, à proprement parler, une BD. Certes, il y a un découpage en bande avec des bulles ce qui permet d'inclure cette fiche dans la catégorie BD. Mais le format plus réduit, le nombre de pages plus grand, la tonalité en font ce qu'on appelle un BD graphique : mettons un sous-genre de la BD? tout comme les mangas japonais ou les comics américains le sont. L'histoire est plus longue (146 pages) et ne se lit donc pas d'un trait, d'autant qu'elle est décomposée en chapitres qui scandent la narration.

Le trait est simple, en noir et blanc, refusant un réalisme trop appuyé mais impeccable pour rendre les atmosphères et suggérer plus que décrire : c'est d'ailleurs cette part laissée à l'imagination qui rapproche la lecture du roman. Les traits sont épurés et la figure du jeune Mitterrand ébauche le visage que nous avons à l'esprit, celui bien connu de sa carrière politique à partir des années 1970.

Le plus intéressant reste bien sûr l'histoire, celle de l'évolution d'un jeune homme de droite (sous-titre de l'album) dans les années 1930 et qui évolue peu à peu. Très à droite mais se gardant tout de même d'excès dans la première partie, on voit un jeune homme brillant, déjà taciturne, marquant malgré tout son environnement grâce à sa forte personnalité. Le gendre idéal de l'époque.

Tout change avec la guerre. On ne peut qu'être surpris de voir que c'est la captivité qui fera le destin de FM, tout comme celle de DG marqua le futur général. Voici un point commun rarement souligné et que ces deux BD mettent bien en avant, dans la formation politique et humaine des deux futurs présidents ! Mais là où DG réfléchit en termes de stratégie, FM se tourne vers un certain activisme : il consiste d'abord à participer aux organisations de soutien aux prisonniers et évadés (il s'est lui-même évadé assez tôt de son stalag) dans le Vichy de 1941, celui d'avant Laval, celui où l'on croit encore que Pétain a un agenda caché, celui où de nombreux cadres de Vichy participent déjà à des organisations de résistance (ORA), celui enfin où Giraud s'apprête à jouer un rôle qu'il croit important.

Mitterrand participe alors à cette ambiguïté générale, mêlant indécision et prudence : nous sommes loin ici des caricatures de films contemporains qui exposent la situation comme parfaitement claire, entre un camp du bien (les résistants) et un du mal (les collabos), situation qui ne sera décantée que fin 1943. A travers l'évolution de FM, c'est celle de toute une époque qui s'éclaire. FM choisit son camp, dès fin 42.

Enfin, on comprend le rôle ancien de certaines amitiés : Pelat, Dayan, Schueler... Elles auront un rôle plus tard, mais leur mention ici montre la part de fidélité de FM, si souvent décrit comme un opportuniste sans foi ni loi.

On le voit, le portrait est bien plus ambigu et nuancé que celui dressé habituellement soit par les laudateurs, soit par les ennemis de FM. Homme de clair obscur, avec malgré tout des convictions certaines et surtout un quant à soi et une liberté d'appréciation, voici ce qui ressort de ce portrait, à ce titre bien plus intéressant que l'image médiatique qu'il laissa, 40 ans plus tard. Rien que pour cela, l'album vaut le détour.

Mitterrand, un jeune homme de droite

A. Le Chardon