Certains esprits chafouins ont pu s'en émouvoir : forcément, "ce ne serait plus la même chose", quelque chose serait perdu. Certes, ces passages de témoin signifient aussi que chaque œuvre dépend d'un auteur et que celui-ci n'exerce que dans un temps donné, celui d'une vie humaine. Valable aussi bien pour Le Bernin ou Dostoievski. Mais finitude nécessaire pour permettre à d'autres auteurs d'apparaître et de devenir de nouveaux classiques, si on me permet ce Schumpetérisme de la création culturelle. Éternel débat entre anciens et modernes, qui n'est finalement pas très intéressant.

Mais revenons à cette notion de reprise, qui existe surtout dans la BD et le cinéma, moins dans la littérature, pas dans l'art. Spirou a ainsi connu de multiples repreneurs (dont Franquin!), certains plus convaincants que d'autres, rarement inintéressants. Dans la durée, Spirou vit et s'est fort éloigné du petit groom d’hôtel bruxellois des années 40 : c'est tant mieux.

Un autre exemple est celui de Blake et Mortimer : BD culte s'il en est, une des premières : tous les opus qui ont succédé à Edgar P. Jacobs ont respecté la tonalité de la série d'origine et là encore, le résultat est convaincant.

En revanche, une vision restrictive et conservatrice aboutit à ce qui arrive à Tintin. Les héritiers sont très pointilleux, empêchant non seulement toute suite, mais même toute allusion dessinée à Tintin, toute citation bédéstique. Ils vivent sur le pactole des droits dérivés. Inconvénient : Tintin vieillit, intéresse moins, paraît condamné au destin de la Comtesse de Ségur. Tintin est enseveli par le poids des ans, condamné à une mort lente.

Voici au fond les termes de la décision. Aussi ne suis-je pas hostile à ces reprises. Disons en un mot tout de même.

L'Astérix est globalement réussi. Beaucoup de jeux de mots, un trait tout à fait fidèle, une histoire amusante, un thème original (celui de l'édition, ce qui est globalement un joli clin d’œil à notre débat), enfin de multiples allusions aux technologies de l'information. Cela se lit sans déplaisir, l'esprit est là.

Le Corto Maltese paraissait plus difficile, d'autant que cela faisait vingt ans qu'on n'en avait pas lu. Le trait est globalement respecté, même si je m'étonne un peu de certains grossissements : le caban de Corto paraît démesuré, son pantalon trop long ; Il est plus grand et plus baraqué que dans la BD d'origine. On notera en revanche une heureuse innovation, celle d'un visage de Corto pris de trois quarts qui me paraît une belle réussite. Quant à l'histoire, elle est logiquement un peu compliquée et toujours humaniste : peut-être un peu trop, le discours sur les populations inuit menacées par la civilisation ou la dénonciation de l'exploitation des sables bitumineux sentant trop, pour le coup, la citation au premier degré des convenances morales du moment. Enfin, il manque un peu la part de rêverie mais aussi d’ésotérisme qui faisaient le charme des Corto. Il reste que là encore, cela se lit sans déplaisir, même si c'est un peu moins convaincant sans être pour autant décevant.

A. Le Chardon