Les attentats de Paris viennent après plusieurs autres, auxquels on n’a pas prêté attention. Ce n’était pas la première fois que l’EI attaquait hors de ses frontières : au Koweït, en Arabie Saoudite, au Yémen. Plus récemment, ces attentats sont à mettre en perspective avec ceux de Charm el Cheik (avion russe) et de Beyrouth. J’avais dit que la Russie réagirait, ce fut fait : en reconnaissant, le surlendemain des attaques de Paris, que l’avion était tombé à la suite d’une bombe, V. Poutine s’associait à la désignation de l’ennemi. Aussitôt, une augmentation des frappes russes contre l’EI était engagée.

Il faut ainsi noter de la part des Russes non seulement un changement de cibles mais aussi une augmentation significative des raids : nouveaux tirs de missiles de croisière depuis la Caspienne, mais aussi de bombardiers stratégiques. Envoi justement de ces bombardiers stratégiques (TU 22 et TU 160 entre autres), dont la signification est tout sauf innocente : ils sont normalement associés au « haut du spectre » dans la doctrine russe.

Comprenons enfin que les Russes se sont lancés, pour la première fois depuis… longtemps (je ne sais pas, en fait), dans une opération à distance. Jusqu’à présent, ils opéraient toujours à leurs confins, dans des pays frontaliers (y compris l’Afghanistan, en son temps). Là, les choses sont différentes ce qui témoigne de deux choses : ils ont appris de nos expériences expéditionnaires ; ils s’entraînent à des nouveaux modes d’action qui viennent confirmer les deux piliers de leur modernisation (qui précèdent le rééquipement des forces) : professionnalisation et « combat readiness » (que j'ai du mal à traduire, au passage : c'est un peu plus fort que "préparation opérationnelle", non ?) . Notons enfin qu’il s’agit d’une gamme très différente de ce qui a été utilisé en Ukraine (Crimée plus Donbass) : ainsi, l’apaisement sur les confins européens est contrebalancé par un autre effort, militaire et diplomatique. Encore, une fois, notons l'instinct stratégique de Poutine. Le tournant syrien est préparé depuis fin mars, opéré depuis mi-septembre. Les attentats de novembre lui permettent opportunément, de saisir le moment pour faire avancer ses pions.

Mettons nous du côté de l'adversaire. Je sais, dans le délire compassionnel de l'instant, cette seule idée est bizarre et même suspecte. Pourtant, en stratégie, ne faut-il pas toujours essayer de penser à la place de l'autre ? On appelle ça red team, et je n'ai pas lu grand chose sur ce sujet-là. Or, l'EI est sur le recul depuis quelques mois… Constatons qu'il ne progresse plus, sauf qq micro succès tactiques, souvent contre les autres islamistes. Depuis la prise de Palmyre (abandonnée tactiquement par le régime syrien pour cause de sur-extension), aucun progrès au Proche-Orient ne lui a été attribué. Au contraire, il cède à Kobané, un peu en Irak, là au Sinjar face aux Turcs, à côté d'Alep face au régime. Ses seuls progrès ont lieu sur d'autres théâtres, et encore : minimes dans le Sinaï ou au Yémen, un peu plus conséquents en Libye. Laissons de côté Boko Haram qui n'a d'EI que le nom et poursuit seul sa lutte : il est d'ailleurs lui aussi en repli.

Bref, rappelons que l'EI fonctionne sur l'importation de combattants pour établir le califat. Pour cela, il déploie une machine de propagande pour rallier de nouvelles troupes. Mais un EI sur le recul, c'est moins attrayant, n'est-ce pas. D'où la nécessité d'une action d'éclat : ce fut la reprise d'une vieille stratégie qaidiste, celle des actions "au loin", d'où les attentats que nous avons constaté ces derniers jours. L'EI prend bien sûr le risque de coaliser tous les ennemis, mais cela présente à ses yeux un avantage : il apparaît aux damnés de la terre comme le seul combattant "anti-système". Il espère ainsi maintenir le flux de jihadistes... En effet, son réel avantage tient à la profusion de combattants face à la supériorité technique de ses adversaires. Stratégie risquée toutefois, car des obstacles de plus en plus nombreux lui sont opposés.

Si tout le monde s'attendait à ce qu'un jour ou l'autre, un attentat majeur se déroule, il y a quand même eu quelques surprises. La première est l'organisation "au loin", faite par l'EI, qui infléchit sa stratégie d'établissement du califat "dans un seul pays". Là, l'EI reprend la stratégie Qaidiste, l'ajoutant à la sienne. Mais aussi l'utilisation des flots de migrants : cela a été délibéré, sachant qu'il y avait plein d'autres moyens pour entrer en douce sur le territoire européen. En utilisant les masses en mouvement du côté des Balkans, l'EI veut opérer une autre "synthèse", celle qui lie deux crises très dures pour les Européens : crise migratoire et crise jihadiste.

Pendant ce temps là, Al Qaida canal historique progresse. Tout d'abord au Yémen, profitant des opérations saoudiennes qui peinent à tenir le terrain. Tout se passe comme si les Saoudiens repoussaient les houthistes mais laissaient le terrain libre pour le contrôle du terrain par AQPA. Dans le même temps, les attentats de Bamako nous rappellent que Belmokhtar n'a jamais rompu avec AQ et veut étendre la lutte. Le diable recommence à sortir de sa boite.

Voici pour l'ennemi extérieur. Parlons du vrai problème, l'ennemi intérieur.

Peu le remarquent en effet : nous sommes en guerre mais tous les "combattants" ennemis qui nous ont frappé sont... Français (ou Belges francophones). Bref, non pas une guerre "à l'extérieur" mais d'abord à l'intérieur. La conclusion n'est pas celle de la "sécurité" mais surtout celle de "comment avons-nous pu laisser tant de nos enfants dériver comme cela ?".

Remarquons au passage que certaines des lignes de contrefeu occidentales ont subitement disparu : « Poutine est isolé », « la Russie ne bombarde pas l’EI ». Évolution sémantique notable : les autorités parlent beaucoup moins de Daesch mais de l'EI (cf. interview de Le Drian). Même le Monde a fait sa conversion. Désormais, chacun constate qu'il s'agit bien d'un proto État, idée que nous défendons dans ces colonnes depuis quelques mois. Après le déni de réalité, voici le début de la lucidité.

Il reste que malgré les déclarations satisfaites de nos autorités, on s'interroge tout de même sur les failles du contre-terrorisme en France. Je ne suis pas un spécialiste du rens ni du CT, mais je m'interroge quand même. L'organisation est-elle adéquate ?

Au-delà, s'agit-il seulement de sécurité? de contre-terrorisme ? ou d'autre chose....? Il y a là un énorme effort de réflexion politique à effectuer. Malheureusement, la plupart de nos dirigeants n'ont pas seulement jamais réfléchi aux questions stratégiques, mais ils apparaissent aujourd'hui comme n'ayant plus aucune structuration idéologique ou politique. A force d'être pragmatiques et médiatiques, ils ne réfléchissent plus. Bref, pas sûr qu'ils soient les mieux placés pour répondre aux besoins du moment.

War on IS needs 'boots on ground': US air force secretary : Drôle de voir que c'est qq'un de l'airforce qui demande des boots on the ground. A/ ce n'est pas lui qui y va B/ et l'airpower, je croyais que ça résolvait tout ?

Visite de Rohani en France (elle a été reportée à la suite des attentats, mais prend un relief nouveau à la suite des évolutions de la politique extérieure française), son interview



Décès d'Helmut Schmidt: témoin d'une époque disparue, celle de l'amitié franco-allemande, de la division de l'Europe, du monde bipolaire... Et puis quelqu'un qui meurt à 96 ans après avoir fumé clopes sur clopes est assurément quelqu'un de sympathique, un délire au moralisme hygiéniste du temps...

Remarquable humour belge, au moment du black-out à Bruxelles au cours du WE. Par civisme, les internautes n'ont pas communiqué sur les opérations de police, bravo. Puis un dessin de Philippe Geluck où le chat, sur la Grand Pla,ce constate qu'il n'y a pas un chat, lance un festival d'humour de la part de nos voisins : ce ne furent que chats antiterroristes avec des tweets tous plus drôles les uns que les autres. Le lendemain, la police n'est pas en reste et poste un tweet où l'on voit une boite de Iido, avec ce commentaire "servez-vous : merci pour votre discrétion!". Ils ont beaucoup de défauts, les Belges, mais ils ont quand même des qualités exceptionnelles, notamment le rire. Bravo et merci.

Livres et parutions

DAECH - "ETAT ISLAMIQUE" Cancer d'un monde arabo-musulman en recomposition - Un conflit international long et incertain Gérard Fellous Qui sont-ils, ces djihadistes qui ont répandu le sang dans le monde, de Paris à Canberra, de Toronto à Niamey ? Dans la galaxie du terrorisme international, l'Etat islamique - Daech, occupe une place à part. Quelles sont les modifications profondes que Daech et les djihadistes imposent aux Etats de la région, dont la majorité a manqué le tournant des "Printemps arabes" ? Une recomposition profonde, après les épisodes historiques de la colonisation, des indépendances et des dictatures. Pour comprendre ce phénomène nouveau qui marquera le début du XXIe. siècle. Pour résister à ses assauts. Pour faire reculer le fanatisme religieux. Pour protéger la démocratie, la liberté, l'égalité, la laïcité, la fraternité et le vivre-ensemble, il nous faut préalablement connaitre le véritable visage de ceux qui tentent de les mettre en terre. C'est l'objet de cette étude géopolitique. (Coll. Comprendre le Moyen-Orient, 25 euros, 276 p., février 2015) EAN : 9782343055879 EAN PDF : 9782336369853

Articles, sites et liens (nombreux et désordonnés...)

Culture

Non, je ne vous parlerai pas de Spectre qui est décidément un très mauvais James Bond, sans inspiration ni rythme. Contentez vous de la séance d'introduction qui se passe à Mexico, c'est la seule chose qui vaille le détour. Le reste est plat, Léa Seydoux insignifiante, Bond fatigué, le scénario mélodramatique. On regarde sa montre...

Puisque vous aimez le cinéma, allez bien plutôt voir "L'Hermine", avec Lucchini. Délicieux film de procès mais qui n'est pas à l'américaine, puisque la tension dramatique n'est pas fondée sur l'enjeu du jugement mais sur d'autres relations humaines, celles des jurés... Très bien joué, joli scénario, beaux dialogues, le premier rôle féminin charmant... La subtilité française quand elle s'accomplit... ET quand même, unjugement, car en plus on s'intéresse à l'affaire...

Événements

25 novembre Académie du renseignement – IRSEM - DMPA, Le renseignement au début de la guerre froide, Ecole militaire.

26 novembre L'Institut international de recherche sur la conflictualité (IiRCO) et l'association EUROPA ont le plaisir de vous convier au colloque Construire la paix : une ambition européenne Jeudi 26 novembre 2015 Auditorium de la Bibliothèque Francophone Multimédia (BFM) de Limoges, 2 place Aimé-Césaire à Limoges Le programme complet

A. Le Chardon