Une autre méthode consiste à se tourner vers l’avenir, en utilisant une méthode des scénarios. Il ne s’agit pas ici de prédire l’avenir, ni même d’entrer dans un processus de prospective, mais de bâtir des scénarios crédibles de façon à les présenter au décideur : l’objectif ne vise pas à prendre des décisions aujourd’hui pour contrer cette crise spécifique mais à envisager son éventualité qui peut nécessiter des décisions de prudence. Au fond, penser l’impensable est la meilleure façon de ne pas être surpris, même si la réalité diffère forcément du scénario proposé. Ainsi, on considère que le futur construit le présent : c’est parce qu’on pense le futur (objet de toute démarche stratégique) que l’on va influer sur le présent. La méthode serait plus efficace que celle du retour d’expérience, qui part du principe que l’étude du passé permet de mieux comprendre le présent. Penser les ruptures de demain serait ici plus efficace pour agir aujourd’hui.

Tentons l’expérience en cet été 2016, qui est déjà furieusement bouleversé et chaotique. Or, notre intuition laisse présager que nous soyons au début d’un bouleversement encore plus systémique.

1/ Le Royaume-Uni n’a pas besoin de déclarer l’article 50 : l’UE a déjà explosé

Vous avez aimé la crise grecque ? Vous allez adorer la crise italienne. En effet, le pays est outrageusement endetté. Le système bancaire est très morcelé et plombé par 360 milliards d’euros de créances douteuses. Dans certains établissements, près de la moitié des emprunts risquent de ne jamais être remboursés. Le gouvernement en a bien conscience, d’autant plus que les dernières élections municipales ont vu le succès du mouvement antieuropéen 5 étoiles sur la coalition de centre gauche qui soutient Matteo Renzi. Celui-ci est donc dans une situation politique assez inconfortable, d’autant qu’il prépare un référendum en octobre sur la réforme des institutions : il a annoncé que s’il le perdait, il démissionnerait. Bref, politiquement, Renzi ne peut pas aller contre son électorat.

Le problème tient à la fragilité des banques italiennes : que l’une d’elle fasse faillite, et cela se propagerait probablement à l’ensemble du secteur financier. Or, selon les règles européennes, Renzi ne pourrait porter directement secours aux banques : Le sauvetage d’une banque doit d’abord s’effectuer en mobilisant les actionnaires (bail-in), non par nationalisation (bail-out). Mais, une grande part du capital des banques italiennes est détenue par les citoyens italiens : nul doute que s’ils perdaient leurs économies, ils voteraient « mal ». Renzi est donc dans un étau : soit laisser faire pour complaire aux règles européennes (et à l’intransigeance allemande), quitte à faire exploser un système financier qui se propagerait à l’ensemble du secteur européen, tout en suscitant une vague de révolte citoyenne contre lui et les institutions en Italie ; soit passer outre et nationaliser, ce qui engendrerait un conflit direct avec Berlin et Bruxelles.

Cette solution est la plus probable puisqu’elle lui donne une possibilité de réunir la nation derrière lui. Supposons que cela se déclenche en septembre : du coup, l’Italie ne pourrait se faire aider par ses partenaires européens : ce qui renforcerait la crise nationale. À terme, le système financier européen s’effondrerait (à cause des participations croisées entre établissements européens et du poids relatif de l’Italie, troisième économie de la zone euro, qui n’est donc ni la Grèce ni l’Irlande), jusqu’à entraîner l’euro dans sa chute.

Une nouvelle crise économico-financière s’ajouterait à la « polycrise » diagnostiquée par Juncker. Ce serait la goutte d’eau de trop. En réaction, l’Allemagne constituerait une mini-zone euro tandis que les pays de l’Est d’un côté, ceux du sud de l’autre, tenteraient de construire des réunions d’intérêts sur des questions communes. Le Royaume-Uni n’aurait pas besoin de déclarer l’article 50 : l’UE aurait éclaté avant.

2/ Trump est élu président des États-Unis… de l’Ouest et du Sud

A la faveur d’un été encore plus torride que d’habitude, les feux de forêts se déclenchent massivement du Texas à la Californie. Des dizaines de milliers de personnes sont déplacées et logées dans des camps de fortune. Simultanément, la colère de la population Noire ne cesse d’augmenter : aux bavures des policiers répondent les attaques des extrémistes Noirs, puis en retour ceux des organisations extrémistes Blanches. En effet, depuis trois ans, leurs nombres et leurs effectifs ont été multipliés par dix tandis que les ventes d’armes ont explosé. Les heurts se multiplient tandis que des attaques aveugles, parfois attribuées à l’État Islamique, parfois à des suprématistes Blancs, parfois à des déséquilibrés, augmentent le climat de peur à travers les États-Unis. Les statistiques s’affolent : un mass shooting par jour d’abord, puis trois mass shootings par jour au cours de cet été surchauffé. Les forces de sécurité sont sur les dents, ce qui augmente erreurs et bavures.

Finalement, une manifestation à Houston dégénère en affrontement armé avec les forces de l’ordre. Les émeutes perdurent puis s’étendent aux états voisins. Malgré l’appel à la Garde Nationale, l’incendie se propage à toute l’Amérique. Des mouvements armés se constituent selon des formules variées : autoprotection des citoyens, soutien aux forces de l’ordre, démembrement des gardes nationales. Un mouvement indépendantiste gagne ainsi une très grande influence au Texas : rappelons qu’avant la crise, au printemps 2016, il recueillait déjà 13% d’opinions favorables. Face aux désordres, la volonté de reprise en main locale pousse le mouvement. Il obtient l’organisation d’un référendum en octobre. En novembre, le Texas devient indépendant. Autour de lui s’agrègent un certain nombre d’États « à l’ouest du Peco » allant du Midwest jusqu’à Atlantique, hormis la Californie. Vingt États constituent ainsi les « États-Unis de l’Ouest et du sud »(WSUS). Ceux qui continuent d’appartenir à l’Union se transforment en « Union des États d’Amérique » (UAS).

Le processus électoral avait été interrompu en octobre, du fait des troubles. Au printemps 2017, à la suite de la constitution des deux confédérations, chacune lance un processus de désignation des responsables constitutionnels. A l’automne 2017, Donald Trump est élu président des WSUS, et Hillary Clinton est désignée présidente des UAS. La Californie est indépendante et a désigné Elon Musk comme gouverneur. Ni la Californie ni les WSUS ne font plus partie de l’OTAN.

3/ L’année à trois millions de migrants

Suite à la tentative de putsch contre son pouvoir, le premier ministre Tayyip R. Erdogan est de mauvaise humeur. Il a ainsi lancé une vaste purge de l’appareil d’État qui s’est surtout concentrée dans l’armée et la police, même si la justice, l’éducation et les médias n’ont pas été épargnées. Cela a suscité des commentaires acerbes de la part des Européens : la question des visas turcs entre ainsi dans une impasse : l’UE considère qu’elle ne peut donner aux citoyens turcs le libre accès à son territoire à cause des mesures punitives ou répressives d’Ankara. Dès lors, d’une part parce que ses forces de sécurité ont été réellement désorganisées, d’autre part à titre de représailles, Erdogan laisse à nouveau passer des réfugiés en mer Égée. Leurs chiffres étaient tombés à quelques centaines par mois, ils croissent brusquement en août : plus de 100 000 migrants ont abordé en Grèce. Découragée par le manque de solidarité européenne, Athènes jette l’éponge et organise les transferts vers les pays voisins.

Parallèlement, la situation libyenne demeure confuse et les passeurs de Tripoli (de mèche avec les milices locales qui soutiennent le gouvernement d’union nationale) poursuivent et développent leur petit commerce… et bénéficient du développement de l’opération Sophia : plus besoin pour eux, en effet, d’organiser la traversée jusqu’à l’autre rivage. Désormais, il y a suffisamment de navires européens qui ne peuvent abandonner une embarcation à la dérive. L’opération Sofia est le meilleur outil des passeurs.

De l’autre côté de la frontière, la Tunisie s’enfonce un peu plus dans la crise politique et économique. Certains observent la situation libyenne et se mettent à l’imiter, d’autant plus que les côtes tunisiennes sont plus proches encore.

En Algérie, le décès du président Bouteflika suscite la crise de transition politique que tout le monde prévoyait. Des troubles éclatent sur tout le territoire. Ils ne sont pas maîtrisés et la situation demeure délétère, voire empire : un premier flux de migrants traverse la Méditerranée pour rejoindre la France. La situation s’aggrave et le flux grossit, d’autant plus facilement que chacun migrant algérien a un cousin ou un frère en France qui peut l’accueillir. A la fin de l’année, ce sont 300 000 personnes qui ont rejoint la France, 300 000 en Grèce, 400 000 en Italie. En 2015, il avait fallu un an pour atteindre le million de migrants. En 2016, cinq mois auront suffi.

En 2017, les flux explosent et atteignent 3 millions de migrants arrivés en Europe.

Conclusion : trois scénarios, forcément catastrophiques…

En effet, un scénario est rarement bénin car une bonne nouvelle demande rarement des décisions de précaution. Les notions de « divine surprise » ou de « schadenfreude » sont ici de peu d’utilité.

Quel est le point commun à ces trois scénarios ? Le pire annoncé peut toujours céder la place à quelque chose de pire encore.

Ainsi, le Brexit serait une catastrophe mais la fin de l‘Union Européenne aurait certainement de plus grandes et graves conséquences. Trump est dénigré par beaucoup de monde mais chacun préfère des États véritablement Unis . Il y a eu un million de migrants en 2015 – trop, selon certains – mais ce chiffre pourrait tripler en 2017.

Bref, il y a toujours un pire possible.

A. Le Chardon