Peut-être n’est-il pas nécessaire de revenir sur la difficulté de l’état en Afrique. Très souvent fondé sur les débris de la colonisation, il a du mal à se solidifier. L’absence de profondeur historique de ces construction étatiques (en disant cela, je ne dis pas comme l'autre que l’Afrique n’a pas d’histoire, simplement que le fait étatique à l’occidentale est d’importation récente) est une des causes principales de leurs difficultés actuelles.

Accessoirement, l’absence de guerre inter-étatique aussi. Celles-ci ont bien des défauts surtout quand on les fait, mais une fois la paix revenue elles constituent un socle commun sur lequel une nation élabore son vivre ensemble. Or, les États africains (et souvent, proche-orientaux, l’avez-vous remarqué ?) sont nés à un moment où l’on mettait la guerre inter-étatique hors la loi. Ainsi, cette absence de profondeur historique n’a pu être inventée par des faits générateurs de nouvelles solidarités nationales. Il y a des exceptions : par exemple l’Érythrée qui a lutté pour la sécession est probablement (malgré tous ses défauts) un État devenu État-nation. Le Soudan du sud n’a pas eu ce destin…

Or, une des caractéristiques de l’État (la première, en fait) tient à son monopole de la violence. La légitimité viendra après, mais il faut d’abord établir ce monopole sur un territoire. Cela a bien des inconvénients (et notamment, surtout au début, beaucoup d’arbitraire) mais cela organise la société. Or, aujourd’hui, la disparition de l’État en RCA est allée de pair avec l'évanouissement de ce monopole de la violence. Dès lors, la violence est redevenue endémique. Le Séléka n’est que la conséquence de la perte de l’État, il n’en est pas la cause !

Dès lors, on en revient à un état pré-hobbesien, celui d’avant le Léviathan. La guerre de tous contre tous.

Cela explique la « surprise française » devant le déchainement de violence provoquée par son intervention. En effet, elle rendait encore plus possible cette violence de tous contre tous, affaiblissant le semblant d’ordre que représentait encore le Séléka.

On ne développera pas sur l’incongruité de la mission qui consiste à « désarmer », comme si, dans une situation de guerre de tous contre tous, c’était l’arme qui faisait problème. Depuis le Ruanda, on sait que n’importe quel instrument agricole peut servir d’arme de destruction massive et génocidaire.

Bref, il faut reconstruire l’État.

Pas en faisant comme d’habitude avec les grands succès que l’on sait (élections, consultations, etc..) : trente ans d'essais variés à travers le monde et finalement peu de réussites. On est en effet dans une situation où il faut d’abord rétablir le monopole de la violence avant d’établir sa légitimité. D’abord l’État, puis la légitimité.

Or, pour établir un monopole de la violence, il faut le pouvoir. Qui l’a ? Personne dans le pays. A l’extérieur, éventuellement des acteurs étatiques mais leur intervention pose, pour le coup, la question de leur légitimité (France, Tchad, ...). Cercle vicieux dont on ne sortira pas.

Enfin, je vous invite à relire ce billet écrit le 28 novembre, avant même l'intervention. J'avais (malheureusement) raison. Le clivage religieux n'est pas la cause, c'est la conséquence.... Les gens se regroupent derrière n’importe quel lien qui fasse communauté (langue, religion, ethnie, territoire sacré, tribu...). Réintroduire des solidarités locales consiste en effet à rebâtir du bas le vivre ensemble, seul moyen d’accueillir un État.

Le Chardon